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jeudi 29 mai 2014

Une centralité souterraine 8

Grand succès des «Nouveaux bien-pensants» de Michel Maffesoli





Oyez, amateurs de la pensée hauturière, oyez : le dernier livre de Michel Maffesoli, à peine sorti en librairie le 16 janvier 2014, est à son sixième tirage depuis le 26 mai !

Sentant le filon, nous en avons publié dans le numéro de janvier 2014 de Leaders magazine, en exclusivité, les bonnes feuilles. Elles sont aussi sur le blog.

Voici d’autres extraits de l'ouvrage, prévus pour le site Leaders et non mis en ligne; mais déjà ici. Ils concernent les deux derniers chapitres du livre; les trois premiers sont sur le magazine : Le conformisme logique, le «canada dry» théorique et l’opéra-bouffe du politique.

Rappelons que dans ces Nouveaux bien-pensants le pape de la postmodernité (associé à sa femme pour le dernier chapitre du livre sur les hauts fonctionnaires) traite du décalage énorme entre les élites et le peuple. Bien que parlant de l’exemple français, son analyse s’applique parfaitement à la Tunisie et au reste du monde. 

L’ouvrage montre par le menu comment les politiques, les universitaires, les hauts fonctionnaires et les journalistes pratiquent un entre soi qui empêche tout renouvellement de la pensée publique. 

La thématique générale du livre est «le thème de la séparation toujours plus accentuée entre les élites et le peuple, qui est récurrent dans l’œuvre de Maffesoli. Loin d’y voir un manque d’éducation ou de capital du peuple, il l’analyse plutôt comme l’incapacité à changer leurs schémas de pensée de ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire.  

D’une telle pensée salubre, loin des «bulletins paroissiaux» de la pensée unique d’aujourd’hui, nous souhaitons bonne et profitable lecture à nos lecteurs, notamment ceux qui font partie de l’élite du pays; et ils sont nombreux !


LE JOURNALISME OU « L’ERE DE LA PAGE DE VARIETE »

Il est fréquent de se contenter de la « page de variété ». C’est ainsi que l’ermite de Montagnola, Hermann Hesse, annonçait dans les années vingt, l’inéluctable devenir de la civilisation moderne. De sa décadence aussi en ce que la superficialité prend le pas sur tout ce qui mérite une exigeante attention réflexive. Dans ce dévalement de la pensée, dont on est loin de mesurer les conséquences, les journalistes ont une part non négligeable. Très précisément en ce que, pour bon nombre d’entre eux, ils pratiquent un psittacisme de mauvais aloi, répétant, mécaniquement, des formules stéréotypées sur des sujets convenus. 

Il suffit de rappeler, comme règle anthropologique, que l’endogamie appauvrit le sang. Et que le fait de « coucher ensemble », réellement ou métaphoriquement, n’est pas du meilleur effet pour le dynamisme de la pensée. Car, certes, il est aisé de justifier ces mœurs maffieuses au nom d’un but : politique ou intellectuel, honorable à atteindre. Mais, on le sait, d’antique sagesse, le mieux est l’ennemi du bien. Et très souvent, en voulant trop en faire on aboutit à son exact contraire : une confusion généralisée ne profitant dès lors qu’à ceux qui, au nom d’un anti-élitisme primaire vont, d’une manière démagogique, conforter le « tous les mêmes, tous pourris » qui, d’une manière récurrente, ne manque pas de resurgir lorsque les élites, justement, ne sont plus en phase avec les peuples.

Il faut donc que chacun, en ses qualités spécifiques, s’attache à l’élucidation du mystère social. Ce qui nécessite, pour le journaliste, de comprendre ce qu’il lit, et savoir méditer ce qu’il comprend. Qu’il ait une pensée qui, loin de bloquer la réflexion par des définitions limitatives, ou par des à peu près mimétiques, sache au contraire amplifier, faire ressortir le caché et, ainsi, dévoiler le dessous des choses. 

Albert Camus notait que « ceux-là font avancer l’histoire qui savent au moment voulu se révolter contre elle aussi. » En extrapolant son propos on pourrait dire que c’est en se révoltant contre un conformisme logique qui est le propre d’un « tout petit monde » que les journalistes pourront participer à la confortation d’un « sens commun » qui, on le sait, est nécessaire à tout vivre-ensemble. Sens commun, cause et effet de la vie courante. C’est-à-dire enraciné dans des manières d’être et de penser qu’il faut comprendre et apprécier en leur force propre. Enracinement dynamique !

Ce qui veut dire que ces protagonistes de la « pensée exotérique » que sont les journalistes doivent décrire, analyser, constater en fonction d’une époque donnée et non pas en référence aux supputations du « devoir être ». Il faut qu’ils sachent dire quelle est la marque d’une époque. Qu’ils sachent porter sur les choses un regard intuitif et compréhensif. C’est-à-dire capable de voir l’intérieur de ces choses et, donc, d’en apprécier les qualités. Il existe un indéniable rapport entre la compréhension et l’écoute. Et c’est uniquement lorsqu’on est en résonance que l’on est à même de savoir rendre compte de ce « bruit du monde » pouvant être discret (dans la vie quotidienne) ou explosif dans les évènements qui, ponctuellement, font irruption dans la quiétude de l’homme sans qualité.
 
C’est en ayant à l’esprit la constante incertitude du monde en son entier, c’est-à-dire en ne se satisfaisant pas des certitudes dogmatiques du « tout petit monde » politique et/ou intellectuel, que le journaliste pourra saisir l’hasardeuse vitalité des peuples. Dès lors son article, son reportage, son enquête, ne seront pas le résultat d’une « investigation » partisane, ne seront pas sa réalisation, ou le reflet de son opinion, mais bien le produit d’une inspiration le dépassant. Ce faisant il est le « haut parleur » de quelque chose venant de fort loin. En phase en cela avec l’immémoriale sagesse populaire. 

C’est là qu’il faut rappeler au journaliste qu’il doit, pour reprendre un titre de Ernst Jünger : « Über die Linie », emprunter le passage de la ligne, franchir la ligne pour pouvoir penser librement. Dépasser la conjugalité, la connivence maffieuse ou partisane, pour être à même de comprendre, d’une manière originale, c’est-à-dire originelle, ce qu’est le « Réel » qu’il est censé décrire. C’est ainsi qu’il saura faire une image du monde. C’est-à-dire participer à l’imaginaire du moment, et non plaquer une représentation venue d’un autre temps. En la matière, celui d’une modernité ayant sa source au siècle des Lumières. Belle époque, mais quelque peu dépassée !

C’est être dépourvu de sagacité, de véritable science et, surtout, de profondeur, en bref c’est être étourdi que de croire que faire preuve de bons sentiments est la seule et nécessaire condition pour être en phase avec l’imaginaire collectif. En fait, celui-ci n’a que mépris, plus ou moins conscient, pour le moraliste sachant, de savoir universel et assuré de lui-même, ce que doit être l’homme et la société. 

Une telle réversibilité, peut-être vaut-il mieux dire une telle coïncidence des forces opposées, est particulièrement évidente dans les moments de césure marquant la fin d’une époque, c’est-à-dire l’épuisement d’un principe régulateur. Ce qu’il faut comprendre en son sens strict, c’est-à-dire au plus près de l’étymologie du mot, principe : fragilisation d’un « Princeps », à savoir ce qui fondait l’autorité, vacillement du « Principium », ce qui servait de fondation. Toutes choses caractérisant le passage de la modernité à la postmodernité. 

En ces périodes d’instabilité, ne serait-ce point l’honneur de ceux qui ont pour vocation d’être des médiateurs, de pratiquer la médiation, que de mettre en œuvre une pensée et une parole hauturières en accord avec les bouleversements en cours ?
Ainsi, plutôt que de seriner sans fin la cantilène des « Lumières », devenues quelque peu clignotantes, c’est en accompagnant le « noir » propre, aussi, à la vie quotidienne, que les protagonistes des médias feraient ressortir ce qui est plus près de la vérité du « Réel », ce que l’on peut appeler le clair-obscur de toute existence. J’ai ainsi montré dans un ouvrage comment il fallait s’ajuster à la « part du diable » et, ainsi, s’en protéger. Démarche homéopathique d’antique mémoire consistant à s’accommoder à ce qui est, le monde « Réel », afin d’éviter le retour, incontrôlé et paroxystique, de cela même que l’on aura dénié. La juste place du « médiateur » n’est-elle pas, justement, de chercher le point d’équilibre entre l’ombre et la lumière. Ce que la sagesse des peuples a bien formulé : « in medio stat virtus », le médiat garant de la force d’être.

Ainsi, au-delà, ou en deçà des représentations fleurant bon leurs XVIIIe et XIXe siècles, le journaliste, protagoniste de l’actuel, saura faire une simple présentation. Ce qui est le cœur battant de cette démarche toute d’humilité dont les pensées dogmatiques ont si peur : la phénoménologie. Ne pas chercher au-delà des phénomènes le sens de la vie. Mais prendre au sérieux ce qui se donne à voir, parce que c’est cela qui donne à vivre. Ce que l’on a déjà signalé en début, un mot de l’ancien français soulignait bien cette manière de voir ce qui est : « monstrer ». La «monstration » acceptant même ce qui est monstrueux et, ainsi, en l’amadouant, c’est-à-dire en s’en purgeant, évite les formes paroxystiques. La « catharsis » aristotélicienne n’avait pas d’autre ambition !

Les grands principes qui ont été à la base de la Modernité, contrat social, démocratie, citoyenneté, Etat nation, identité individuelle n’entrent plus en résonnance avec l’épistémè de l’époque. Ce sont alors des incantations, des mots creux qui ne rassurent que ceux qui les prononcent.

De bons esprits l’ont rappelé, le « style » est ce par quoi, grâce à quoi, une époque s’écrit (stylo) et se pointe (stylet). C’est la forme dans laquelle va s’élaborer une manière d’être-ensemble.

Je le rappelle, protagoniste du quotidien, de ce qui se présente, c’est-à-dire de ce qui rend présente la vie, de ce qui rend présent à la vie, le journaliste devrait avoir la liberté dans l’usage des mots. Se contenter de « notions » qui suivent la labilité des choses. Ce faisant en désobstruant les verrous théoriques des interprétations, et des représentations a priori, il est possible de retrouver l’éternelle jeunesse des choses.

HAUTS FONCTIONNAIRES, LA TRIBU DES TRIBUS

Quoiqu’on en dise, on en est aussi de cette tribu, même s’il est de bon ton de faire part de la défiance qu’elle vous inspire. Comme beaucoup, on est à la fois dedans et dehors, dans une position parfois schizophrène, mais souvent tout simplement décalée : au bureau on se repose des sollicitations amicales, conjugales et familiales, à la maison on retrouve un langage et une pensée plus crus, plus critiques. Pourtant, par moments, on sent l’oppression diffuse, la difficulté à respirer librement, le carcan en quelque sorte. 

Certes, il n’y a plus à respecter le devoir d’obéissance, (Note : Je ne parle pas du devoir juridique de réserve, qui s’impose paraît-il à moi aussi, qui suis pourtant à la retraite, mais dont je sais que personne ne le respecte et que de toute façon, me reprocherait-on de ne pas le respecter, prendre une sanction serait quasiment impossible.) ni à craindre une quelconque sanction.  C’est plutôt la pression, amicale, bienveillante même, et souvent un peu inquiète des collègues, des camarades, de tous ceux qu’on voudrait ne pas choquer. Sans compter les nombreuses fois où ce que l’on pourrait dire n’est tout simplement pas entendable, pas compréhensible, car cela vient d’un autre monde.

En effet, ils ne sont pas si nombreux, parmi les fonctionnaires d’Etat, ceux qui ont arrêté de croire en la nécessité d’un ordre étatique. Ou ceux qui pensent que les réformes et les programmes n’ont pas vraiment le pouvoir de changer le cours des choses, en tout cas de changer la vie. Ou encore ceux qui admettent tout simplement que la grande masse a bien autre chose pour soucis que ce dont soliloquent en cercle fermé les politiques, les journalistes, les fonctionnaires et quelques intellectuels professionnels. 

Une haute fonction publique qui n’est plus en capacité d’incarner les idéaux de la république, qu’elle prétend pourtant promouvoir envers et contre tout. Qui n’est plus en capacité d’assumer la direction d’un bateau, l’Etat, qui prend l’eau de toutes parts, et qui a conscience, mais sans pouvoir l’assumer, de la nécessité de l’avènement d’une règle du vivre ensemble différente. 

... Liberté dont ils peinent à user, puisqu’elle s’arrête aux frontières des grands poncifs qui forment la doxa commune...

Le fonctionnaire haut... défend, envers et contre tout, même quand il est injuste, obsolète ou du moins désuet, « le modèle social français ».

Ils n’ont pas été nombreux les conseillers d’Etat démissionnant pour ne pas avoir à décider que le décret organisant la déchéance de la nationalité française des Juifs était conforme à la loi ; on n’a pas connu de révolte des membres de la Cour des comptes même quand celle-ci a publié, en 1946, le contrôle des comptes du camp de Drancy. Sans parler de tous les préfets qui n’ont pas été Jean Moulin, de toute cette administration qui a continué à fonctionner comme si de rien n’était, sans même que les élites ne songent à utiliser leurs pouvoirs et leurs fonctions pour protéger ceux qui à ce moment là auraient dû l’être le plus.

Ainsi a-t-on souvent l’impression que pour le fonctionnaire haut, l’exercice de la liberté s’éprouve à l’aune de l’histoire et non pas in vivo. Et la défense des causes passées dispense d’une remise en cause des conformismes présents.

Au final, l’action publique se réduit toujours et encore à la production de nouveaux textes. C’est en effet cette recherche éperdue du cadre qui rassure. On ne fait d’ailleurs plus de lois, mais de « grandes lois ». La loi ne définit plus les seules exceptions aux grands principes du droit, elle descend dans les détails les plus extrêmes de l’action publique.

Paradoxalement, cette inflation législative n’a pas pour objet d’orienter l’action publique, la loi est de plus en plus souvent incantatoire, c’est un cadre rassurant, une sorte d’objet transitionnel (Note : La loi comme « doudou » du haut fonctionnaire...) pour fonctionnaire en perte de repères. La loi donne la direction de pensée, elle dit ce qu’il est de bon ton de dire et de croire : qu’un jour on éradiquera la pauvreté ; que l’égalité est un état naturel ; que la tolérance aux autres, à la différence, à la folie, au handicap doit aller jusqu’à ne pas voir ces différences, à ne plus les nommer et à ne plus en tenir compte. La loi dit ce qu’il est bien de penser et de dire : une sorte de société parfaite, homogène et vide, où toute action humaine, tout imaginaire humain se réduirait à la négation du mal.

La loi va supprimer la prostitution (sans l’interdire d’ailleurs), va protéger la liberté des fous qu’on enferme sans leur consentement, elle nie les réalités de notre pauvre nature humaine. La loi et ses avatars que sont les « sous-textes », les décrets, les arrêtés, les circulaires qui interprètent l’interprétation, qui prescrivent ce qu’on doit faire et penser dans chaque détail de la vie, qui traquent la vie pour la réduire à des catégories accessibles à la bureaucratie, tient lieu d’action publique. La loi construit un Etat fictionnel, qui rassure en étouffant et dont les instruments de pouvoir ne servent qu’à affirmer son existence. 

Le devoir du fonctionnaire haut devrait être de refuser cette production inflationniste de textes, de mesures, de dispositifs. Mais ce serait avouer l’impuissance de l’appareil d’Etat à « produire de grandes réformes ». Il faudrait retrouver un contact avec la vie, qui est faite d’avancées infimes, de solutions boiteuses, d’expériences locales renouvelées et souvent peu généralisables. Mais qu’en serait-il de son rôle héroïque ?

La liberté de pensée du haut fonctionnaire devrait être l’acceptation de son impuissance à faire le bien de tous, à déterminer l’intérêt général, à incarner l’Etat et la chose publique. Accepter d’être peu de chose et retrouver une pensée banale. Dans les deux sens du terme, pensée non héroïque, pensée non élitiste, pensée commune.

Le futur haut fonctionnaire doit donc posséder des qualités de synthèse à défaut d’intuition, penser vite à défaut de penser bien, simplifier les données des problèmes à défaut d’en entrevoir la complexité. Jeté depuis sa plus tendre enfance dans un processus de concurrence continue avec ses camarades, il développera rarement, en tout cas pas avant d’intégrer la carrière, un esprit collectif. Individualiste, rapide, synthétique, rationaliste, ces qualités qui ont été la base du modèle républicain français sont-elles encore adaptées à la société postmoderne ?

Le futur haut fonctionnaire doit donc posséder des qualités de synthèse à défaut d’intuition, penser vite à défaut de penser bien, simplifier les données des problèmes à défaut d’en entrevoir la complexité. Jeté depuis sa plus tendre enfance dans un processus de concurrence continue avec ses camarades, il développera rarement, en tout cas pas avant d’intégrer la carrière, un esprit collectif. Individualiste, rapide, synthétique, rationaliste, ces qualités qui ont été la base du modèle républicain français sont-elles encore adaptées à la société postmoderne ?

Le brain-storming est une activité étrangère à la fonction publique. On répète à l’infini le modèle reçu dont on ne sait qu’augmenter les moyens...

L’administration ne croit pas aux situations particulières, uniquement aux moyennes.

Cette recherche d’objectivité a conduit l’administration à multiplier les filtres entre les décideurs et les usagers finaux : associations, puis fédérations d’associations, têtes de réseau dit-on, désignation par les autorités, etc.

A partir d’un certain niveau, la nomination du fonctionnaire haut aux différents postes dépend du cabinet du ministre ou de l’élu local.

Dès lors, le lien entre le politique et le fonctionnaire est de plus en plus intime. Il n’est plus possible « de faire carrière », c’est-à-dire d’accéder à ces postes prestigieux que sont les postes de direction, de chefferie de service etc. sans être passé par un cabinet ministériel. La « sortie des cabinets », c’est-à-dire la préparation d’un changement de gouvernement donne d’ailleurs lieu à des valses de postes de plus en plus intenses. Rapprochant peu à peu la France du spoil system à l’américaine.

Cette proximité non pas du sabre et du goupillon, mais de l’urne et du concours se traduit d’ailleurs par une disparition progressive du respect des règles : les équipes de cabinets ministériels sont affichées comme resserrées, peu nombreuses, l’austérité et la rigueur sont vertueusement mises en avant, mais les cabinets sont largement renforcés par les mises à disposition1 de fonctionnaires issus de divers services administratifs. 

Tout au plus, ces derniers se caractériseraient-ils par leur qualité d’ennui distingué, qui semble utile à prouver leur scientificité. Oublieux qu’ils sont, que ce qui définit la qualité du grand intellectuel, c’est la conscience aigüe de l’incertitude, de l’infinitude, de l’incomplétude des savoirs. 

Les discussions essentielles tournent autour de la rémunération : cette rémunération qui serait tellement plus élevée si l’on quittait le public, trémolo dans la voix pour montrer combien on se sacrifie à l’intérêt général. Cette rémunération du public scandaleusement basse.

Position paradoxale que celle de ces vigies du service public, si soucieuses du bon usage de l’argent public, si vertueuses dans l’allocation des finances publiques, notamment aux fraudeurs sociaux potentiels, et pourtant si âpres au gain.

Car tous les fondements de l’Etat moderne se sont effondrés : tout d'abord, la loi étatique est sans pouvoir, seule vaut l’autonomie, des collectivités, des établissements, des groupes, des corporations, des communautés : pour le meilleur comme pour le pire.

Le meilleur dans toutes ces tentatives d’auto-organisation au niveau local, ces mouvements de solidarité, les relais associatifs ou les mouvements de coordination spontanés qui permettent que se manifeste, au jour le jour, le vivre ensemble, l’entraide, les solidarités mutuelles.

L’expérience est pourtant toujours particulière et d’une certaine manière non généralisable. Ce qui heurte l’esprit cartésien français, pour lequel tout phénomène doit avoir une cause identifiable et tout processus doit pouvoir être répété.

La nouvelle génération de hauts fonctionnaires : électrons libres (en quelque sorte), porteurs d’aucune institution, ils sont dans le meilleur des cas des accoucheurs de réseau. Leur légitimité leur venant d’un reste d’Etat, n’ayant plus ni troupes  ni ressources, ils se trouvent rendus à la seule qualité qui demeure : la neutralité.

Cette organisation en réseaux, pour laquelle les hauts fonctionnaires d’Etat animent des réunions partenariales à l’infini, parcourent le terrain, bref sortent des ors et des pompes de la République, dessine en pointillés ce que pourrait être la gestion de la chose publique demain.

Modeste, presque cachée, formalisée, mais sous des formes évolutives, fondée sur une autorité charismatique beaucoup plus que sur une autorité hiérarchique et visant les collaborations plus que l’exécution de prescriptions bien normées.
... une administration moderne... c’est à dire dépassée.

Il n’est pas sûr que cette dilution des pouvoirs déplaise entièrement aux hauts fonctionnaires.

Il faut alors admettre que l’Etat avec ses services n’est plus « le grand protecteur de la santé des populations ». D’une part, bien sûr, parce que contrairement à toutes les incantations, le progrès technique est porteur de risques, mais d’autre part parce que l’autorité et la responsabilité sont diluées entre de nombreux acteurs, alors même que l’idéologie de l’Etat centralisé et unique décideur continue à prévaloir. Mais c’est un Etat diffracté en de multiples institutions. Dès lors on peine à identifier le responsable et le haut fonctionnaire échappe la plupart du temps à la mise en cause.

Il n’est pas sûr que l’humilité soit la qualité première des hauts fonctionnaires. Mais il est possible qu’elle soit la condition d’une reviviscence de la passion publique. 

LES NOUVEAUX « BIEN-PENSANTS » de Michel Maffesoli & Hélène Strohl, Éditions du Moment. Sortie : 16 janvier 2014