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vendredi 30 mai 2014

Un enracinement dynamique 9

Chebika ou l'attente de la Tunisie profonde
JEAN DUVIGNAUD, AUTHENTIQUE TUNISIE/N (2/3)




Le nœud de l'être dans la Tunisie profonde symbolisée par le village de Chebika, c'est un instant éternel d'attente.  Collective et individuelle, cette attente est une conscience commune, un inconscient collectif, qui sert et dessert dans le même temps les désirs, autant de besoins, socle de toute régulation sociale.


Or, ce socle est bancal, car les désirs s'exaltent, les besoins s'exaspèrent face à une société qui ne peut plus les assouvir dans ses structures connues, habituelles. Les règles traditionnelles n'ont plus d'autorité et les nouvelles structures issues du Coup du peuple —cette révolution 2.0 ou postmoderne — n'ont en pas encore, en mesure de bénéficier spontanément d'une adhésion, ciment de tout ordre. C'est cette effervescence anomique dont parle Durkheim où les sens sont débridés et les passions en émoi; mais elle est de celles qui forment aussi cette négativité créatrice de la liberté dont parlait Gurvitch.

L'instabilité des gouvernements de la Révolution, le caractère erratique de l'idéologie au pouvoir et surtout l'absence de réalisations ont déçu et fait définitivement perdre tout prestige à la ville et au gouvernement central, envenimant l'opposition ancestrale dans la conscience populaire entre la ville et la campagne ou la steppe. La ruralité entend prendre sa revanche et on le mesure, subrepticement ou violemment, dans l'euphorie de parole qui est le produit le plus tangible de l'effervescence ayant pris toute la Tunisie, surtout au centre, dans le sud.

Cependant, les paroles ne sont pas des choses; si elles révèlent dans le tourbillon des mots la force d'une liberté certaine, celle-ci demeure confuse, même aux yeux de ceux dont elle illumine pourtant le regard. Et ce regard est bien intense, de ce feu qui incendie tout ce qu'il touche. Or, derrière — si l'on arrive à le soutenir — on sent et on vit une volonté somptueuse réelle de changer soi-même et le monde en construisant, non en détruisant.  


 Une « nouvelle donne » est là, comme disaient dans la France d'avant mai 1968 Edgar Morin et les militants de la revue de philosophie politique Arguments, dont il fut l'un des fondateurs, avec Duvignaud. Pareillement à cette France-là, on s'insurge en Tunisie contre l'esprit de système, les données gelées dans les institutions et la paresse mentale de la rhétorique des méthodes surannées.

On est face aux imprévisibles complexités de l'expérience sociétale et le trouble qu'elle inspire est la preuve tangible qu'on ne peut trop longtemps immobiliser une société qui s'éveille à elle-même ni surtout la contenir dans des structures et des fonctions obsolètes. C'est qu'une société n'est plus seulement sociale; en Tunisie, le sacré, le spirituel aux nuances populaires sont le centre de gravité du pays qui n'est qu'un grand village en mutation.




Remparts d'argile entre le pouvoir et la société


Personne ne fit avec autant de précision et de prescience le diagnostic du fossé séparant le pays réel du pays légal et la coupure entre l'État et sa société que Jean Duvignaud dans son maître ouvrage Chebika. De cette étude sociologique du changement, toujours négligé, au village déshérité du sud, Jean-Louis Bertucelli tira un excellent film scénarisé par Duvignaud et qui fut récompensé par le prix Jean Vigo en 1971.

Intitulé Remparts d'argile, le film schématise la thèse centrale du livre qui est l'attente dans un village qui est un électron social, porteur de dynamismes intrinsèques ne manquant que de la flamme qui ne vient point, non parce qu'elle n'est pas disponible, mais par cécité politique et autisme idéologique. 

Aujourd'hui, plus que jamais, ces remparts d'argiles ne coupent plus la steppe de la ville, ils stigmatisent tout un pays, réduit à l'état d'un village du désert où les cercles du pouvoir se retrouvent dans l'état d'attente qui fut hier celui des gens de Chebika.

Car l'attente aujourd'hui s'est muée dans le sud en effervescence et elle a gagné tout le pays devenant une exigence de changement véritable adressé aux autorités en place encore emmurées dans leurs remparts d'argile, ces tours d'ivoire de la postmodernité.

Certes, le nœud de l'être en Tunisie est dans le consensus et la transition douce, le désir voluptueux de vivre l'emportant sur les formes classiques de la fureur de vivre. Mais postmodernité oblige,  l'effervescence qui marque la socialité tunisienne ne saurait que finir en dionysies; aussi, s'ils peuvent être contrôles en étant accompagnés, les excès sont susceptibles à tout moment de virer au drame si l'exigence de la vie du dieu chtonien est contrariée.
Or, en Tunisie, ce Dieu est double; il est un démon tapi dans l'inconscient collectif tunisien, à la fois berbère et arabe, et que manifestent divers signes, un langage incompréhensible sauf des connaisseurs.

Publié sur Al Huffington Post