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mardi 12 janvier 2016

L'exception Tunisie 6

Le Nouvel An Amazigh en Tunisie ou Jerba à l'honneur




Ce 12 janvier marque le début de la nouvelle année amazigh Yennayer 2966. Or, si les Amazighs, les habitants d'origine du Maghreb, sont surtout concentrés en Algérie et au Maroc, ils ne sont pas moins présents en Tunisie dont la plus illustre reste sur l'île de Jerba.

Aussi, qu'il nous soit permis de saluer l'année nouvelle de nos Amazighs, ces Hommes libres ou Berbères, en chantant Jerba la Douce dont la douceur n'est que celle dont  parle Jean de la Fontaine dans Phébus et Borée, et qui « est souvent plus efficace que la violence pour obtenir un résultat ».

Jerba, creuset des Hommes libres de Tunisie

L'île est essentiellement peuplée de Berbères, ces Hommes libres ou Amazighs, premiers habitants du Maghreb. La langue amazighe y est d'ailleurs couramment parlée, encore une fierté îlienne !   

À cette spécificité l'île a toujours été attachée, cultivant un goût pour l'indépendance depuis que l'islam conquérant l'a forcée à subir la loi du vainqueur en l'an 47 de l'hégire.  

Une telle volonté d'autonomie est bien ancrée dans l'inconscient des insulaires que taquine régulièrement le démon de la rébellion, les amenant à contester de tout temps le pouvoir central qui a souvent eu, au long de l'histoire, bien des difficultés pour garder  l'île soumise à son autorité.

Les habitants de l'île ont été aussi de vaillants corsaires bataillant contre les chrétiens en Méditerranée du temps de la course. Mais Jerba est surtout réputée pour être également une terre de tolérance tout en étant, dans le même temps, celle du plus contestataire des courants religieux de l'islam, le kharijisme.

Le Tunisien Amazigh est l'originalité même

L'originalité, dont on retrouve trace dans toute la Tunisie, est bien la marque majeure de l'île de Jerba, ouverte sur le monde en étant le bateau amiral du tourisme tunisien, tout en constituant le berceau des idées arrêtées, tant en matière politique que religieuse.

Jerba est, en effet, le terreau d'une vision radicale des choses qu'on incarne avec cette douceur des battants sûrs d'eux-mêmes, sûrs de leurs convictions. C'est ce que donne à voir l'histoire théologique de cette île originale.

Si les Tunisiens de l'île sont surtout les commerçants les plus réputés de la Tunisie, au point que le terme jerbien est quasiment devenu synonyme de marchand ou d'épicier, ils n'ont pas que le commerce pour lettres de noblesse, l'Amazigh ayant bien des cordes à son arc.

Ainsi est-il d'abord le plus tolérant des Tunisiens, son île abritant la synagogue juive de la Ghriba, un site sacré, fierté  de toute l'île et non seulement d'une communauté juive aussi discrète religieusement qu'active économiquement et fervente patriotiquement.

Cela n'est pas pour rien dans la réputation internationale de Jerba aux côtés de ses superbes plages et la douceur d'y vivre. C'est que l'île, fidèle à l'image de marque de ses habitats amazighs, est une terre ouverte à l'altérité; elle est l'altérité même, ce qui fait tout son charme inimitable et celui de l'esprit berbère qui sera assurément le futur de l'islam maghrébin, le préservant des assauts dogmatiques et intégristes venant d'Orient.  

Jerba, foyer du kharijisme Ibadhite 

L'île est de la tendance modérée Kharijite; mais son kharijisme est d tendance Ibadhite, la moins dogmatique. Elle abrite, en effet, les descendants de Abdallah Ibn Ibadh de Tamim, mort en 705 après J.-C. (86 de l'hégire) et dont l'étoile a brillé du temps du calife omeyyade Abdemalek Ibn Maoruane. 

Au Maghreb, ce courant éminent du Kharijisme a commencé par s'installer à Tripoli, puis dans les monts Naffoussa et dans la région du zeb algérien. Et c'est ce courant qui a été à l'origine de l'émergence de la dynastie roustoumide au Maroc dont le fondateur était Abdelwaheb Ibn Roustom. Son apparition a d'ailleurs entraîné une division du courant ibadhite, notamment en Wahbia, partisans du fondateur de la dynastie, et Nakkaria, désignant ceux qui se sont opposés à lui. 

Ces deux tendances ont par la suite rejoint l'île où était déjà installée et dominait une troisième tendance Ibadhite, celle de la khalafia, se réclamant de Khlaf Ibn Assamh. 

De tout temps, les deux premières tendances, les Wahbias et les Nakkaras, ont entretenu une rivalité farouche, moins dogmatique que politique, trouvant sa source dans la lutte pour l'hégémonie sur l'île entre deux grandes familles opposées par leurs intérêts économiques. Ces intérêts sont tellement antagoniques qu'on a vu dans l'histoire des alliances d'une famille avec l'ennemi commun, allant jusqu'à lui livrer l'île par animosité à l'égard des frères ennemis, si l'on croit Al Abdari parlant au 13e siècle. D'ailleurs, dans sa Rihla datant du début du siècle suivant, Tijani qualifiait ces deux familles de véritables pharaons de l'île.

Une telle division théologique et économique divise aussi l'Île géographiquement. Ainsi, les Wahbia occupent le nord-ouest de l'île et les Nakkaria se concentrent dans le centre et l'est; le reste de l'île étant occupé par les plus anciens des Kharijites, les Khalafia.

L'amazighité ou l'esprit démocratique

Comme chez tous les musulmans amazighs, l'islam dans l'île, s'il est à forte sinon exclusive coloration kharijite ibadhite, est le plus proche du sunnisme majoritaire dans sa veine initiale soufie.

On sait aussi que les Ibadhites ne manquent pas d'emprunts aux rationalistes de l'islam que sont les muatazilites. Surtout, comme tous les kharijites, ils sont attachés à l'esprit démocratique, puisque le pouvoir en islam, selon la doctrine kharijite, peut échoir à tout un chacun des croyants aptes à gouverner. De plus, ils honorent le nécessaire devoir de déposer tout gouvernant injuste.    

Rappelons, à ce sujet, que le célèbre homme à l'âne, devenu un prototype du rebelle du sud tunisien incarnant la soif d'égalité des zones déshéritées, était un ibadhite (de tendance nakkarite). Il a d'ailleurs occupé l'île en 942 (331). Et malgré sa défaite, ses fidèles restèrent dans l'ile formant la seconde branche importante de ses habitants et y perpétuant son souvenir, rappelant au quotidien sa geste toujours vivace dans l'inconscient des originaires du sud tunisien.    

Rappelons aussi que nombre de soufis sont d'origine amazigh et ont porté loin leur éthique, jusques et y compris au sein du christianisme, puisque Saint-Augustin était bien Berbère.

Est-ce pour étonner d'un islam qui se présente comme le sceau de la révélation divine ? C'est pour cela que nous estimons soufi l'avenir de l'islam, et donc amazigh, au Maghreb pour le moins, jamais intégriste wahhabite, et encore moins daéchien !


Publié sur Al Huffignton Post 
Article modifié et actualisé, déjà publié sous le titre :