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dimanche 15 février 2015

Libre Méditerranée 7

Partenariat pour un espace méditerranéen de démocratie





Madame Federica Mogherini, plus haute responsable de la diplomatie européenne, était à Tunisie le week-end dernier pour préparer le terrain à un nouveau round de négociations s’annonçant stratégiques, devant se tenir en mars à Bruxelles après ceux engagés avec le Maroc.

L’Union entend faire ainsi le forcing pour transformer l’essai de la conclusion d’un protocole déjà signé par la Tunisie d’un accord de réadmission léonin, n’étant qu’au service des intérêts européens. Pourtant, le but des prochaines négociations est de signer un tel accord qui serait bien dramatique pour la Tunisie.
D’ailleurs, aussi bien l’accord non signé encore que le protocole déjà signé sont dénoncés par toutes les associations chargées du dossier migratoire.

Un diktat européen

Au vrai, le terme de négociations est inapproprié pour ce qui se présente comme un véritable diktat européen, l’Union européenne, en la matière, usant de tout son poids pour avoir, ni plus ni moins, le beurre et l’agent du beurre.

Non seulement elle possède une chasse gardée en Tunisie, elle veut y instaurer en plus un libéralisme sauvage, total, mais limité aux marchandises faisant fi des humains et de leurs justes revendications.

Déjà, c’est plus que perceptible en matière agricole avec des projets d’accords qui seraient de nature à nuire gravement aux intérêts vitaux des agriculteurs tunisiens au seul profit de l’agriculture européenne.

De plus, l’Europe ne se satisfait pas de la faveur énorme dont elle bénéficie consistant dans la possibilité qui lui est octroyée sans contrepartie de relever les épreintes digitales des citoyens tunisiens dans le cadre du visa biométrique. En effet, il s’agit ici d’une dérogation gravissime à la souveraineté nationale, car relevant des attributions exclusives d’un État se voulant souverain.

Or, bien que pareille dérogation ne soit déjà pas compensée par une concession similaire de sa part, l’Europe entend pousser la Tunisie à la signature d’un accord de réadmission qui met la Tunisie dans l’obligation de recevoir sur son sol tous ceux que l’Union refoulerait de son territoire extérieur, quelle que soit leur nationalité, pour peu qu’ils aient transité par le sol ou les eaux tunisiens. C’est bien trop grave !

Pour faire passer la pilule, L’UE ne s’embarrasse pas de parler de partenariat et de mobilité, alors qu’il n’y a qu’hostilité et immobilité. Ainsi, elle ne propose en contrepartie que de supposées facilités dans la délivrance de visas tout en prétendant faussement qu’il s’agit d’une évolution vers une future libre circulation.

La réadmission suppose une admission préalable

Or, c’est justement la libre circulation qui peut et doit justifier une libre réadmission sans les formalités actuelles représentées par le fameux laissez-passer dont les autorités européennes ne veulent plus.

Pourtant, le système du laissez-passer a déjà été énormément allégé par des accords bilatéraux, notamment avec la France, et ce déjà au nom d’une fluidité dans la délivrance de visas et de titres de séjour ; mais il n’en fut rien.

Or, un tel système du laissez-passer est capital en terme d’identification de la nationalité du refoulé, outre qu’il permet de parer à des refoulements abusifs qui se sont multipliés faisant fi de la législation même des pays concernés.

De cela, les autorités européennes actuelles n’en ont cure ; elles veulent tout juste se délester de la lourde charge du dossier migratoire sur les pays du sud ; peu leur importe qu’un étranger ne soit pas tunisien, par exemple, ou qu’il relève d’un cas avéré de détresse méritant secours et assistance ; à partir du moment où il transit par le territoire tunisien, les autorités tunisiennes  seront obligées de le recevoir si l’accord de réadmission est signé.

Certes, il est légitime que ces autorités se soucient d’obtenir des facilités accrues pour éloigner de leur territoire  des étrangers irréguliers; faut-il que ceux-ci aient eu la possibilité d’y entrer aussi facilement ; un parallélisme des formes s’impose par la logique même du dispositif dont on se prévaut. Et cela outre l’éthique qui l’impose et dont on ne peut plus ne pas prendre en compte quand on se réclame des valeurs.

Or, il est un mécanisme qui permet de concilier le souci européen de réadmission automatique et celui impératif désormais de l’admission sans risque. Il consiste en la transformation du visa actuel avec ses différentes variétés (de court séjour et de tourisme, de long séjour et de circulation) en un seul et unique visa biométrique qui sera de circulation délivrable pour un an au moins, trois et cinq ans.

Ce système régularisera ainsi la situation actuelle en vidant l’Europe de ses clandestins qui n’auront plus intérêt à se maintenir en situation de non-droit, sinon ils encourent un éloignement que facilitera l’accord de réadmission devenu alors juste tout autant qu’impératif. Cela apportera surtout la compensation absolument nécessaire à la grave entorse actuellement faite à la souveraineté nationale du fait du relevé des empreintes digitales sans contrepartie.

Il apportera surtout un minimum d’éthique dans les rapports internationaux qui ne pourraient continuer à être aussi déséquilibrés qu’ils le sont actuellement tout autant que dans la gestion par l’Europe d’un dossier migratoire. En effet, cette gestion est devenue notoirement criminogène avec ce qu’une voix juste d’Europe a qualifié comme étant un « holocauste moderne »; un Daech européen, en quelque sorte.

C’est le visa qui crée le clandestin

Aujourd’hui, on construit des tas de théories sur ce qui n’est qu’un mythe qu’est devenue la figure du clandestin. Celui-ci est une fausse réalité ; c’est un artefact créé par le visa. Car il suffit de rouvrir les frontières pour qu’il n’y ait plus de clandestins.

Les peurs insensées du mythe du clandestin ne sont qu’une arme qu’utilisent les démagogues pour des raisons de basse politique intérieure. Elles ont abouti à faire de toutes pièces un méfait de la clandestinité qui n’est que l’exercice d’une constante anthropologique, celle de circuler librement.

Or, l’humanité et toutes ses avancées n’ont été possibles qu’à la faveur de la libre circulation. Imaginons un instant quel sort aurait été le sien si les hommes, leurs figures emblématiques surtout, avaient eu besoin d’un visa pour circuler avec leurs idées novatrices, ou tout juste pour sauver leurs vies !

Il est capital de réaliser que la clandestinité, érigée en délit, par le visa, n’existe que du fait de l’existence du visa ; il suffit de mettre fin à cette pernicieuse pratique qu’il faut abolir pour ne plus avoir de clandestins. N’est-ce pas ce que déclarent vouloir les politiques en Europe ? Qu’attendent-ils donc pour être logiques avec eux-mêmes ? Encore plus de drames ?

Aussi, un véritable partenariat pour la mobilité suppose impérativement la levée du visa et non son renforcement avec une fallacieuse promesse de disparition du visa comme les services européens l’ont honteusement laissé entendre à l’occasion des négociations avec le Maroc.
S’il doit y avoir suppression du visa, c’est aujourd’hui que cela se doit se faire. Et assurément, cela n’aura que des retombées bénéfiques immédiates de part et d’autre de la Méditerranée !

Nécessité de la libre circulation en Méditerranée

La libre circulation en Méditerranée est une nécessité incontournable aujourd’hui pour tout le monde. Elle deviendra d’ailleurs une évidence dès que les gourous de la finance mondiale auront compris qu’ils auront bien plus à gagner qu’à perdre d’une libre circulation entre l’Europe et le Maghreb.

Celle-ci peut d’ores et déjà être envisagée entre les pays démocratiques ou en passe de l’être, comme la Tunisie, la levée du visa venant alors consolider leurs efforts de démocratisation. Car il est avéré qu’aucune nouvelle démocratie ne saurait voir le jour si les frontières alentour ne sont pas ouvertes, assurant un nivellement en quelque sorte par le haut en facilitant l’alignement sur le système des démocraties avancées.

Il nous faut surtout prendre conscience qu’en une Méditerranée devenue de plus en plus un cimetière marin pour les rêves de la jeunesse désespérée des pays du Sud, les graines des terrorismes les plus extrémistes poussent désormais.

Or, aucune politique répressive ne saurait endiguer un tel fléau du fait de l’effet de viralité intrinsèque à notre monde de l’information qui n’est qu’un immeuble planétaire. Sauf à vouloir faire sauter l’immeuble, comme des Twin Towers, pour en construire un autre selon les vues d’investisseurs peu regardants sur les questions d’éthique, obnubilés par l’appât du gain à tout prix.

Pour ces raisons, la Tunisie ne doit pas céder aux exigences européennes et refuser clairement de conclure le prétendu partenariat pour une mobilité mythique ! Nos diplomates doivent être assez avisés pour contrer cet accord scélérat, risquant d’ouvrir une boîte de Pandore dans notre pays qui ne manque déjà pas de soucis. Contrer de tels périls qu’emporte le projet européen peut consister à proposer un contre-accord liant la réadmission à une libre admission préalable.  Cela tombe sous le sens pour qui quiconque est animé d’un minimum de conscience. 

La diplomatie tunisienne se doit aussi saisir cette occasion pour proposer, à bon escient, la substitution d’un véritable partenariat à la supercherie qui lui est proposée. Elle le fera en appelant, par exemple, à un partenariat pour un espace méditerranéen de démocratie où les frontières seront ouvertes sous le régime du visa biométrique de circulation.

Publié sur Nawaat