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dimanche 20 juillet 2014

Im-possible, dessous du réel 4

Ennahdha et l'ombre du terrorisme



Le terrorisme est une ombre qui ne cessera d'endeuiller notre pays qu'à partir du moment où l'on y arrêtera de jouer au jeu malsain du clair-obscur d'une politique baroque et décadente, faisant la lumière — toute la lumière ! — sur les responsabilités des uns et des autres. C'est un impératif catégorique impliquant l'ensemble des acteurs politiques, particulièrement ceux qui sont au pouvoir ou ont le moyen de l'exercer directement ou indirectement, franchement ou insidieusement.

La « puissance du mal »

En l'occurrence, Ennahdha est le premier parti concerné sur notre scène politique du fait qu'il a en lui, en plus des travers de la plupart des autres, cette « puissance du mal », selon l'expression de Jung, qu'on porte tous en soi. 

Que l'on s'y trompe pas ! je ne veux pas dire que ledit parti soit particulièrement poreux au terrorisme, car un tel mal est dans tout un chacun, les autres partis en sont également porteurs tout comme les humains visés par le savant suisse. Je veux juste préciser que le parti Ennahdha ne sait pas vivre avec la « part maudite » en lui, comme dirait Bataille, cet « instant obscur », pour utiliser les termes de Bloch, inévitable dans la nature des hommes. La raison en est qu'il entend se distinguer des autres partis par une propension exagérée à vouloir incarner à tort le « vertruisme des belles âmes » dénoncé par le sociologue Pareto.

De fait, le parti Ennahdha est encore prisonnier de son passé et ses démons empêchent sa nécessaire mue en parti réconcilié avec l'altérité. Il le montre plus spécialement en niant farouchement l'évidence des tentations terroristes chez lui, paroxystiquement  incarnée par certaines de ses figures, et non des moindres. 

Certes, les autres partis ne sont pas exempts de semblables caractéristiques, ne nous méprisons pas ! Mais le parti islamiste ne fait paradoxalement  qu'en renforcer l'impact sur son action politique, car ce qu'on exprime est toujours moins dangereux que ce qu'on refoule, la part d'ombre acceptée en nous étant la meilleure thérapie homéopathique.

Une duplicité structurelle

Ne l'oublions pas ! Dans l'animal qu'est l'être humain, il est une duplicité structurelle; c'est celle-là même qu'on retrouve chez l'animal politique qu'il soit appelé Ennahdha ou pas. Toutefois, chez notre parti islamiste, elle est portée à son maximum. Encore une fois, cela tient à son histoire propre et les contingences politiques de notre pays.   

En lui-même, un tel caractère de duplicité n'est pas mauvais puisqu'il aide à vivre et surtout survivre dans un environnement hostile. Il suffit, pour en atténuer l'aspect immoral, qu'on conscientise son inconscient et qu'on s'accommode aux situations qui s'imposent à nous, les acceptant telles qu'elles sont. C'est ainsi que l'on a une chance de donner une limite au mal qui est en nous; comme on le sait, la limite donne à être puisqu'elle détermine. Ainsi, on ne fonde une cité qu'en traçant une ligne de démarcation avec ce qui n'en fait pas partie. Il en va de même pour la cité de l'État civil qu'on veut instaurer en Tunisie. 

Ennahdha ne veut pas tracer pareille ligne de démarcation entre le public et le privé, le politique et le religieux. Il est, à ce propos, une métaphore éloquente que l'on doit à Simmel qui est celle du pont et de la porte : le pont qui relie ayant toujours une porte qui demeure le symbole ultime de la fermeture.

Ce que ne sait pas faire encore Ennahdha, c'est d'aménager des ouvertures dans sa fermeture dogmatique, demeurant engluée dans son enclosure héritée du passé tout en essayant de jouer — mal, très mal !  — l'ouverture. Un tel écartèlement sape sa crédibilité et renforce son aspect double et duple. Dénué de tout aspect de véritable nécessité imposée par des conditions objectives, il en vient à ne relever que de la pure jonglerie politicienne. 

Une politique du pire

Ennahdha se comporte avec les réflexes d'antan, gardant une bonne part de la stratégie du passé — sinon totalement —, qui est celle d'un parti d'opposition ne reniant pas la violence pour contrer celle qu'il subit. Or, le parti est au pouvoir; bien mieux, il ne veut plus le quitter; les réflexes passés reviennent alors au galop !

Dans la situation périlleuse actuelle que vit la Tunisie, on le voit volontiers faire une règle de conduite de l'expression du poète Rilke : « là où croît le danger croît ce qui sauve » ! Il se fait objectivement complice du terrorisme dans sa volonté farouche de retrouver une légitimité écornée, sinon perdue. Peu importe que les conditions ne soient pas réunies pour un scrutin loyal, il y tient absolument, quitte à avoir une majorité rejetée par la majorité du peuple ou entachée de soupçons !  

Il est à noter qu'une telle thématique de la perte de tout — y compris des valeurs — comme moyen de salut est assez connue dans l'histoire, dans les mouvements religieux ou d'inspiration religieuse comme en politique. En religion, et pas seulement musulmane, la transgression de la loi est même, chez certains zélotes, une manière de réaliser l'économie du salut. C'est une sorte de descente aux Enfers pour y rechercher le salut perdu. Ce n'est rien d'autre que ce que nous offrent nos salafis aujourd'hui, ces tenants de la conception judéo-chrétienne infiltrée en islam. 

Ainsi, précise M. A. Ouaknin dans sa remarquable Introduction à la méditation hébraïque (Albin Michel, 1992, p. 56), dans la tradition hébraïque, « la violation de la Tora est (...) son véritable accomplissement ». S'agissant du parti islamiste, il s'agit d'une transgression par la duplicité politiquement double et religieusement duale, qui est une sorte de puissance mystique destinée à permettre de durer sur la scène politico-sociale quitte à « avancer masqué », comme dirait Descartes. 

Le mythe de l'État civil

Encore une fois, il ne s'agit pas de jeter l'anathème sur Ennahdha dont j'ai bien voulu croire les protestations de sincérité à son arrivée au pouvoir, au point d'être assimilé à un sympathisant dans mes écrits, alors qu'il n'y avait de ma part qu'un effort d'objectivité. 
C'est cette même objectivité qui me fait dénoncer sa duplicité. Il ne s'agit pour moi que de pister ses contradictions flagrantes, usant comme en arme de destruction massive d'une telle duplicité anthropologique. Or, celle-ci, si elle peut bien être utilisée en politique, ne doit jamais l'être qu'en arme conventionnelle, en extrême recours et proportionnellement au comportement de l'adversaire en face.

La Constitution a consacré l'État civil en Tunisie; pourtant Ennahdha continue à agir comme si de rien n'était. La Loi fondamentale a aussi apporté des libertés et des droits nouveaux; mais ils restent lettre morte, mis hors jeu par des lois scélérates héritées de l'ancien régime auxquelles on se garde de toucher, ne serait-ce qu'en décrétant un moratoire à leur application. 

Or, ne l'oublions pas ! les membres éminents du parti islamiste, déjà cités, avaient solennellement affirmé que cette Constitution était à déclarer mort-née ! Comment ne pas croire que le parti tenant à des élections précipitées, organisées en période de guerre totale contre le terrorisme et dont le résultat favorable lui semble acquis, ne cherche pas à mettre définitivement à mort les acquis constitutionnels qui lui avaient été imposés par la société civile ? Pourquoi ne s'engage-t-il pas clairement dans le sens de la confirmation de l'État civil par une mise en oeuvre effective selon des décisions concrètes au sein d'une Assemblée pourtant maintenue contre toute véritable légalité ?

Je rappellerais ici qu'à la veille du ramadan, j'ai adressé publiquement le défi à M. Ghannouchi de prouver sa sincérité en matière du caractère de l'État, et ce en reconnaissant la liberté de tout un chacun de jeûner ou non et de le faire en toute liberté, publiquement s'il le souhaitait. Il n'en fit rien prouvant sa conception totalement minimaliste, sinon faussée de l'État civil. 
  
Aussi, qu'il ne soit pas étonné que d'aucuns soutiennent aujourd'hui qu'il est le complice objectif des terroristes, reprenant à son compte la notation de Jünger : « intégrer la mort dans sa stratégie : acquérir quelque chose d'invulnérable » (Premier journal parisien, LGE, 1984, p. 55) !

Du stéréotype à l'archétype

Pour retrouver sa vertu, être au-dessus de tout soupçon, le parti de M. Ghannouchi doit apprendre à faire de sa duplicité intrinsèque une ouverture à l'autre, intégrer autrui — le différent absolu — dans ses préoccupations en tant qu'équivalent total du croyant dont il se soucie plus que tout, y compris quand il vicie sa foi, la violant en même temps que la loi et la paix civiles.

Ce qui manque au parti Ennahdha, c'est la volonté claire, sincère, affirmée et prouvée d'être disposé à l'autre, tout autre dont la différence même doit fonder une telle disposition. C'est cela qui fait le vivre-ensemble, rendant possible l'interaction nécessaire sans laquelle il n'est nulle vie. Ce faisant, Ennahdha serait alors le garant de la démocratie en Tunisie contre les tentations de retour en arrière, et non son fossoyeur. 

Hélas ! ce possible ne fait pas encore partie de notre réel politique; pourtant, il suffit à nos partis, Ennahdha surtout, de s'élever un peu au-dessus de leurs turpitudes pour l'atteindre et le concrétiser. En effet, comme le rappelait Heidegger dans son maître ouvrage L'Être et le Temps (Gallimard, 1964, p. 37) « au-dessus de la réalité demeure la possibilité ». 

Cela suppose que, tout autant qu'en public on met volontiers l'accent sur l'incomplétude humaine et la perfectibilité, Ennahdha confirme ce qui ne relève que des stéréotypes par son action effective et son comportement privé. C'est seulement ainsi que le parti domptera ses démons et passera enfin — pour son propre bien et celui du pays — du stéréotype à l'archétype. 

Et un tel archétype sera celui d'un islam enfin apaisé, redevenant l'affaire de tous tout en n'étant que l'affaire privative de chacun. C'est le vivre-ensemble sans duplicité mal instrumentée, faisant de ce dédoublement anthropologique non pas une négation de la vie, mais un moyen pour une « sur-vie ». 

Ce qui pourrait advenir si Ennahdha cessait de n'entrevoir la pluralité inévitable dans notre société — ainsi que dans toute société humaine — en une individualité dont il trace seul et abusivement les contours monstrueux, autorisant la bestialité qui défigure notre religion aujourd'hui, en Tunisie et ailleurs.