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jeudi 10 avril 2014

Ar(t)chéologie i-slam-ique 9

Les islamistes, la Révolution et l'État




Telle est la problématique exposée par Mondher Bedhiafi dans son dernier ouvrage qui vient d'être édité à Tunis, en arabe, par Waraka édition. Le titre complet est tout un programme : Les islamistes et le pouvoir. L'expérience du mouvement d'Ennahdha en Tunisie entre les acquis de la Révolution et les exigences de l'État
Voici donc un livre qui se saisit brillamment de l'actualité tout en suscitant la réflexion, ne manquant pas d'enrichir les hypothèses qu'il évoque et les questions qu'il soulève. Structuré en dix chapitres soigneusement annotés, l'ouvrage se veut exhaustif, épuisant la question des rapports passés, présents et futurs de l'islam politique dans notre pays.
Courte vue sur l'islam
L'auteur commence par présenter le mouvement islamiste, mettant l'accent sur la conscience politique qui l'animait assez tôt avec une indéniable tentative d'adaptation à l'environnement tunisien modernisant. Il cite l'affirmation de cheikh Ghannouchi selon laquelle le mouvement islamiste est né de la matrice d'une société manifestant un besoin identitaire certain. En cela, le chef d'Ennahdha dit vrai tout en se trompant sur la nature de l'exigence populaire tunisienne qui est davantage en faveur d'un islam populaire, tolérant et démocratique, que pour un islam intolérant et antidémocratique, comme l'a incarné son parti.
C'est ce qui a été à l'origine d'une courte vue sur l'islam marquant, non seulement les islamistes eux-mêmes d'ailleurs, mais aussi des observateurs et mêmes des chercheurs. L'auteur rappelle comment on s'attendait à ce que le regain d'islam fût l'œuvre d'une stratégie politique pilotée par une aristocratie religieuse et de grands propriétaires terriens en rupture de ban avec l'État de la dictature. Aussi, la révolution tunisienne surprit-elle tout le monde, à commencer par les islamistes. Ils cherchèrent au début à pratiquer une attitude tendant à baliser la voie entre eux et la frange laïque; ce qu'ils ne surent ni faire de manière franche en taisant les questions qui fâchent, notamment en matière des libertés et des droits de l'Homme, ni en s'y adonnant dans la durée, surtout après l'accession au pouvoir.
Le gouvernement dominé par les islamistes échoua donc à être celui de tous les Tunisiens, le parti Ennahdha demeurant prisonnier d'une conception manichéenne de la société malgré le moment historique qui en fit un parti de gouvernement. Mais avant de parler de cette expérience décevante du pouvoir, l'auteur consacre le second chapitre du livre à s'interroger sur la participation d'Ennahdha à la révolution du peuple tunisien. Il rappelle alors l'absence totale d'encadrement, le leadership ayant été purement populaire et l'idéologie, celle du désir de liberté de masses éveillées à leur puissance. 
Si la révolution était le fait des nouvelles générations, il considère cependant qu'elles sont peu concernées par les idéologies et l'action politique; en cela il a tort. En effet, ce ne sont pas les jeunes qui se désintéressent de la politique, mais c'est la politique qui se désintéresse d'eux. De fait, l'action politique change de nature, ne correspondant plus à ce qu'on en connaissait. Ainsi, le désintérêt manifesté par les jeunes pour les partis politiques n'est pas un désintérêt pour la politique, car les partis classiques ne représentent plus rien de la politique en notre époque postmoderne. Ce sont les associations qui incarnent cette politique devenue ce qu'elle est au fond, la gestion au mieux des intérêts de la cité. On le voit bien, d'ailleurs, les jeunes s'activent et manifestent, mais hors des partis, loin des cadres idéologiques connus, la postmodernité étant la faillite des grands récits.  
Cette spontanéité de la révolution qui fut apolitique indique que l'impératif majeur aujourd'hui pour les politiciens est de ne plus se référer à la notion institutionnelle connue de la démocratie. Il leur faut inventer une nouvelle façon de faire la politique en refondant la démocratie, en faire une postdémocratie en quelque sorte.
Si l'auteur a raison d'estimer que les jeunes générations ne voient pas dans l'islam une idéologie politique apte à être le substitut idéal à l'ancien régime, il ne va toutefois pas au bout de cette logique. Celle-ci suppose que si l'islam change dans le sens des revendications des jeunes pour plus de libertés et de pouvoir, il pourrait correspondre à ses attentes. C'est que notre religion possède un trésor d'humanisme et de spiritualité de nature, s'il était bien employé, à permettre que son enracinement soit dynamique afin de jouer à terme, en terre d'islam, ce que le christianisme démocratique a représenté en Occident.       
Tropisme identitaire
Or, l'islam politique n'a pas encore de vision claire ni de leadership inspiré; ce que l'auteur ne manque pas de signaler. Il a eu juste ce qu'il fallait pour durer, résister à l'adversité, mais pas pour relever les défis autrement plus grands et périlleux de l'action politique. Aussi le voit-on user des ingrédients habituels de l'autorité et du prestige de l'État, se satisfaisant des lois répressives de la dictature. Or, le seul prestige qui compte aujourd'hui est celui basé sur le prestige du peuple; les seules lois appelées à durer sont celles qui ne sont plus liberticides; sinon elles seront indéfiniment contestées, de plus en plus violemment. 
De fait, l'islam politique en Tunisie est venu avec un esprit de revanche et une volonté de destruction. Quand il a réalisé que cela n'était pas possible, il n'a plus eu le temps de présenter une solution de rechange crédible avec une politique qui soit une pratique différente, une conscience politique nouvelle. Aussi ses cadres sont-ils restés à la traîne des politiciens ayant plus d'expérience. 
Toutefois, tout comme le politicien islamiste qui perd le pouvoir du fait de son tropisme sur une mythique identité arabe islamique, la classe dite laïque n'a pas fait mieux en ayant aussi pour référent l'islam, mais à la sauce occidentale. Au fond, les laïques comme les religieux puisent dans un même vivier de valeurs supposées islamiques à degrés divers, qui ne sont que ce qui a marqué l'histoire arabe musulmane d'influences extérieures, à commencer par la tradition judéo-chrétienne et en finissant par l'influence libérale occidentale. Pourtnat, s'il est un message transmis par le peuple lors des premières élections libres de son histoire, c'était bien celui de sa volonté de participer à la prise en charge de son destin, de se gouverner lui-même dans ses localités et ses régions selon des valeurs certes islamiques, mais démocratiques, selon une éthique pas nécessairement d'Occident. 
Autopsie d'un désastre
Dans les troisième et quatrième chapitres, l'auteur procède à une sorte d'autopsie de l'expérience nahdhaouie au pouvoir, examinant sa prestation à la tête de l'État après le 23 octobre et les défis qu'elle eut à y relever. Se posant la question si l'arrivée au pouvoir du parti islamiste était une victoire électorale ou le triomphe d'un programme, il répond en assurant que ce ne fut ni l'une ni l'autre hypothèse, mais juste la consécration d'une soif de changement de la part du peuple et une faim d'un nouvel ordre qui soit fondé sur la liberté. D'ailleurs, ni le danger intégriste ni la peur du péril du déracinement ne réussirent à limiter la portée de telles exigences. C'est l'émotion qui a marqué l'élection avec un vote se portant sur le parti qui a le plus souffert du passé dictatorial. Aussi, il y a fort à parier que l'élection à venir se fasse aussi à l'émotionnel, mais celui de la communion avec les exigences du peuple et le rejet de ceux qui ont alimenté sa déception.
Toutefois, cela risque de se faire dans de mauvaises conditions; mais l'auteur n'en parle pas. En effet, si la solution sécuritaire qui a servi, avec le soutien occidental, à empêcher pendant longtemps les légitimes aspirations du peuple à la démocratie d'aboutir, la fausse solution sécuritaire actuellement en cours en Méditerranée contribue à faire avorter l'expérience démocratique prometteuse en Tunisie. L'Europe en excipant de la recette sécuritaire ne fait que du Ben Alisme; et c'est une banalisation du mal que sa politique migratoire insensée fait à la démocratie et aux droits de l'Homme. 
De tels développements ne sont pas dans le livre de M. Bedhiafi, mais sa réflexion y amène. On comprend à sa lecture que l'Occident n'a pas peu servi le mythe du miracle économique tunisien pour soutenir la dictature. On ne peut donc s'empêcher d'exiger de lui de soutenir l'utopie de la libre circulation en Méditerranée pour servir la révolution tunisienne. Un miracle inutile vaut bien un miracle utile pour tout le monde.
Ce que dit et démontre le livre, par contre, c'est l'ineptie de la politique suivie lors des trois dernières années aboutissant à une sérieuse crise de confiance entre le peuple et ses dirigeants. Elle a été manifestée par la rupture entre le parti islamiste et l'opposition parlementaire soutenue par de larges pans de la société. 
La bérézina politique du parti Ennahdha fait l'objet d'un cinquième chapitre  intitulé : Échec gouvernemental et isolement politique. Et l'auteur de conclure fort judicieusement qu'au 32e anniversaire de la création du parti, on a pu soutenir que si les islamistes ont gagné en Tunisie, c'était au prix de la défaite de leur programme. M. Bedhiafi détaille alors les raisons de l'échec, précisant que la formule de développement retenue n'avait nullement tenté de résoudre les problèmes structurels du modèle économique en vigueur. Les deux gouvernements successifs de la troïka n'ont même pas eu de plan économique et social propre, se limitant à des proclamations d'intention, tout en gérant ce qui existait. Surtout, ils n'ont point réalisé la coupure attendue avec l'ordonnancement économique et social de la dictature, surtout juridique, l'arsenal de lois répressives demeurant en l'état.   
Un tel constat ouvre la voie à l'examen des tragiques événements qui ont accéléré la chute du pouvoir islamiste. C'est le chapitre six qui y est consacré, commençant par l'assassinat de Chokri Belaïd et finissant par celui du député Mohamed Brahmi, en passant par l'attaque de l'ambassade américaine, les événements du mont Chaambi et ceux de la ville de Kairouan. De tels faits accélérèrent le mûrissement de l'idée que la Tunisie avait besoin de compétences techniques apolitiques pour avoir une chance de sortir de la crise, une idée entrevue au lendemain du premier assassinat, mais que les calculs partisans firent échouer. 
Il ne fait aucun doute que ce fut la chute du pouvoir islamiste en Égypte qui constitua le moment de vérité pour les apprentis politiques islamistes. Bedhiafi y consacre le chapitre septième, chiffre magique sonnant ici comme une prise de conscience sur la relativité des choses et la fragilité de tout acquis politique. L'auteur ne manque pas d'examiner le phénomène d'aggravation de la violence politique du temps du gouvernement d'Ennahdha, objet à lui seul de tout le chapitre huitième, avant de détailler les mesures douloureuses prises par le parti islamiste pour faire face à la grave crise aboutissant à l'inauguration de ce qu'il appelle le début de la période d'après-Ennahdha dans le titre du neuvième chapitre
Vertu de l'autocritique
L'auteur estime que cette période est propice à l'autocritique; et nous pensons que cela concerne toutes les forces politiques, aussi bien celles qui relèvent de la violence cachée de l'ordre déchu que celles impliquées dans la violence apparente. Car la logique de la force n'a jamais manqué de marquer la conscience arabe musulmane, même du temps des califes Majeurs. Ce fut l'esprit de justice d'Omar qui a tempéré un temps une telle violence, que reflétait d'ailleurs son propre caractère. Aussi, la faiblesse de son successeur ouvrit-elle la voie à la première grave crise secouant l'État arabe et ses divisions latentes, et qui seront depuis récurrentes. 
Par conséquent — Mondher Bedhiafi le note bien — le parti islamiste adopta avec la mouvance salafiste la plus mauvaise des stratégies consistant, non seulement à temporiser, mais à fermer les yeux sur ses excès. Il aurait dû, pensons-nous, dompter ces extrémistes, actifs aussi en son sein, avec des lois justes imposant l'admission de l'ordre démocratique tout en rassurant le peuple. Nous visons par là des lois renforçant les libertés et abolissant celles qui les limitent au nom de la religion. Au lieu de quoi, on eut un vide sécuritaire terrible et une inaction coupable, ayant été complice, s'ajoutant à un manichéisme évident favorisé par l'héritage salafiste d'Ennahdha, que pointe bien l'auteur. Le parti ne fit rien de sérieux pour s'en débarrasser, ce qui le mit en porte-à-faux vis-à-vis des démocrates et en position d'otage par rapport aux intégristes.
Cela explique la situation actuelle d'insécurité de plus en plus grande, notamment aux frontières du pays livré à la contrebande et aux combattants religieux extrémistes. Il est important ici de relever les liens étroits entre ces deux phénomènes, le combat au nom de la religion n'étant souvent que l'apparence trompeuse occultant généralement les menées maffieuses du crime organisé. Aussi, si la crise est en apparence de gouvernement, au fond, elle est plutôt une crise de morale de gouvernement. On pense de plus en plus qu'une alternative crédible à un tel état critique est d'impliquer le peuple dans les régions les plus déshéritées dans le jeu politique qui reste par trop concentré dans la capitale et les grandes villes, accaparé par  les grands partis désertés par la population. À l'instar de la légitimité consensuelle trouvée dans l'illégalité mais la restaurant, une légitimité horizontale populaire serait à trouver pour remplacer l'actuelle légitimité verticale partisane et renforcer la légalité. 
Là aussi, il s'agit de prolongements qu'impose la richesse des idées développées dans le livre par M. Bedhiafi qui détaille l'initiative du quartette ainsi que la décision finale d'Ennahdha de quitter le pouvoir dans une atmosphère caractérisée par la confusion et un terrain gravement miné. Il explique bien comment un tel consensus fut obtenu à la Pyrrhus finissant par s'imposer aux islamistes quittant enfin le pouvoir sur une note mi-figue mi-raisin, celle d'un échec certain augurant d'un changement en gestation, mais loin d'aboutir encore. En effet, si cheikh Ghannouchi a été fortement marqué par le cauchemar égyptien, il ne semble toujours pas réaliser que son parti pourrait faire les frais d'un autre cauchemar, auprès du peuple cette fois-ci, trop occupé qu'il reste à continuer de manœuvrer pour rester au pouvoir et y revenir encore plus fort, doté d'une nouvelle légitimité. C'est qu'il ne semble pas se soucier assez du levier qui sera de plus en plus important, à savoir le rôle des masses populaires, à ne pas réduire à l'extrême, sinon à l'insignifiance. Or, on ne semble pas encore assez agir pour établir des ponts entre le peuple et ses élites qui n'ont plus de capital confiance, s'affairant uniquement à baliser le terrain pour la reconquête du pouvoir. 
L'impératif démocratique
Car l'impératif démocratique, même s'il a semblé accuser le coup devant l'exigence sécuritaire, demeure vivace dans le peuple. Si certaines études concluent au désenchantement de la classe moyenne vis-à-vis de la démocratie, il s'agit davantage à notre avis d'un désenchantement concernant les troupes du parti islamiste qui recrute assez auprès la classe moyenne. Et si les sympathisants islamistes perdent confiance dans la démocratie, c'est plutôt comme modèle incarné par leur parti qui les a déçus, et non comme valeur consacrée en islam. Ce qui suppose que le parti islamiste a intérêt à revoir ses fondamentaux afin de regagner les cœurs s'il ne veut pas risquer de laisser à d'autres la place qu'il revendique de héraut d'un islam paisible, tolérant et démocratique. 
Ce sentiment, qui est le nôtre, se rapproche de ce que dit le chapitre dix et surtout une conclusion laissant entrevoir la sortie des limbes d'une possible œuvre de rénovation de soi chez les islamistes, les libérant enfin des idoles qu'ils continuent à adorer en leur for intérieur. Bien sûr, ce sera pour leur bien propre, leur avenir sur la scène politique, mais aussi et surtout pour le pays. Ainsi, après la libération de la femme qui a influé énormément sur le jeu politique, et celle d'une société civile qui a joué un rôle capital pour l'orientation de la Constitution dans la bonne direction, il ne reste plus à Ennahdha que de relever un tel défi consistant à rompre avec une idolâtrie intime. Alors, la Tunisie pourrait espérer continuer à administrer la preuve que son modèle politique est effectivement unique en son genre.    
En effet, et le livre de Bedhiafi ne permet pas de dire le contraire, il est parfaitement possible d'inaugurer en Tunisie une démocratie de nouvelle génération qui soit à la fois participative et spirituelle, puisant dans les valeurs d'un islam humaniste et démocratique. À cela, Ennahaha pourra participer quand le parti aura surmonté ses contradictions et son impuissance à changer, en se dotant de moyens adéquats. Ceux-ci doivent porter, à la fois, sur le concept religieux en démocratie et sur la relecture nécessaire de l'héritage de la tradition musulmane. De celle-ci, il urge de faire l'inventaire, excluant toutes les aberrations qui s'y sont accumulées tout au long des siècles suivant la fermeture dogmatique qui est venue interdire tout nouvel effort d'exégèse selon les évolutions du temps et des mœurs et les acquis en sciences, notamment humaines.  
Bien évidemment, il en est qui pensent qu'on ne peut juger objectivement les islamistes sur leur capacité à réussir, car on ne leur a pas donné le temps de vraiment gouverner. L'auteur rappelle ainsi le jugement de certains éminents observateurs, dont ceux qui croient que l'armée et l'État profond ont fait échouer l'expérience de l'islam politique aussi bien en Égypte qu'en Tunisie. Ce qui est bien vrai; néanmoins, cela n'a été possible que du fait que le terrain était propice, sinon les efforts cherchant à faire avorter le projet islamiste auraient avorté d'eux-mêmes. Les politiciens islamistes, en Égypte comme en Tunisie, ont facilité les choses à leurs ennemis en s'adonnant à une politique qui ne fut pas aussi exemplaire que le commandaient les valeurs dont ils se réclamaient, notamment dans leur gestion de la question religieuse. Ainsi, ils ont fait de l'islam un épouvantail au lieu d'en faire le meilleur argument publicitaire possible; ce qui était pourtant possible moyennant le renouvellement de leur lecture de la religion.
Avenir de l'islam politique
C'est d'ailleurs une telle lecture archaïque dépassée qui est la raison faisant dire à certains analystes que tout pouvoir religieux — et à plus forte raison islamiste — est voué à une fin tragique amenant à la désunion sociale et là a guerre civile. Un tel jugement n'est pas faux, mais ne s'explique que par cette conception fausse de l'islam basée sur une pratique qui n'a rien avec les valeurs islamiques authentiques qu'on ne retrouve plus dans la tradition musulmane telle que les musulmans s'y adonnent. 
Doit-on alors conclure, comme d'aucuns, que les moments de transition imposent une nécessaire politique de coalition, la plus large possible, entre les forces politiques en présence ? C'est assurément vrai, même si la meilleure formule reste, pour notre époque qui est l'âge des foules, l'implication du peuple dans la politique en le faisant se gouverner tout seul par le biais, non plus des partis politiques, mais de la société civile. 
Nous pensons, prolongeant ainsi la conclusion de M Bedhiafi, que l'abandon du gouvernement par le parti islamiste ne fera relever le concept démocratique — déjà en crise en Occident — que du pur discours métaphysique, sinon de la jonglerie politicarde s'il ne s'accompagne pas d'un abandon du pouvoir en faveur du peuple à travers ses associations et ses organisations de solidarité inclusive. Les slogans de la Révolution ont appelé à une coupure avec le passé, et il serait erroné de le cantonner à celui de la dictature qui ne faisait qu'instrumentaliser l'islam pour réprimer les libertés tout comme l'ont fait les gouvernements issus de la révolution, y compris islamistes. 
De fait, ce que l'esprit de la révolution impose, c'est une rupture avec ce qu'on pourrait appeler un rétro-islam, un islam tourné vers le passé, figé sur des acquis anciens qui ne sont plus que des tares. Aussi, c'est d'une nouvelle lecture de leur fonds de commerce que les islamistes doivent être capables en premier afin que les slogans qu'ils chercheront à mettre en application soient de leur temps. C'est ce qu'on a appelé un post-islam, ou bien mieux un islam postmoderne. 
Car, l'islam est incontournable; l'auteur relève d'ailleurs que les têtes sont remplies de valeurs islamiques d'une façon inconnue depuis l'entrée de la modernité dans nos vies. Or, ces valeurs sont devenues des coquilles vides et imposent qu'on laboure de nouveau le champ axiologique de notre religion pour qu'il redevienne arable. C'est la seule façon de procéder pour que le vœu émis par cheikh Ghannouchi ne relève pas du double langage qu'on lui reproche, à savoir que les mouvements islamiques sont enracinés dans leur société, porteurs de principes de paix et de démocratie, entendant pratiquer un partenariat avec les mouvements aux valeurs modernisantes dans des épousailles réussies. Alors, ces épousailles seraient celles des valeurs de la postmodernité islamique réalisant une symbiose entre la tradition de l'islam spiritualiste, moins cultuel que culturel, et une conception technologique de la religion. 
En Tunisie, cela suppose la libération de la raison islamique de ses idoles morales. Ce qui est toujours possible, surtout depuis que le parti de cheikh Ghannouchi a compris que les masses révolutionnaires pouvaient produire des valeurs supérieures à celles incarnées par son parti, et qui sont même plus sincères. Le cheikh a surtout compris que l'enracinement supposé d'Ennahdha était stérile, sans vie, surtout nullement dynamique, en conformité avec les valeurs dont il se réclame. Tout reste donc possible en Tunisie pour le parti islamiste afin de passer de l'esprit de contestation à celui de gouvernement. L'alliance de fait contractée avec le plus grand parti d'opposition pourrait l'y aider. Et ce serait du gagnant-gagnant

منذر بالضيافي : الإسلاميون والحكم. تجربة النهضة في تونس. بين استحقاقات الثورة ومتطلبات الدولة - ورقة للنشر - تونس 2014.
Version écourtée publiée sur Leaders 
et Leaders magazine n° 37 de juin 2014