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lundi 17 mars 2014

Dialogie, trajet anthropologique 4

L'État contre la société, la preuve par le kif





Stupéfiants ! Oui, ils sont bien stupéfiants, nos gouvernants, supposés incarner la Révolution, quand ils osent garder en l'état la politique en matière de drogue douce de la dictature. Où est le prétendu esprit révolutionnaire dont ils osent se réclamer ? Et ils sont encore plus stupéfiants en démontrant ainsi qu'ils incarnent un État aussi autoritaire et liberticide que celui de Ben Ali, un État dictatorial qui est foncièrement contre non seulement la jeunesse, mais la société tout entière. La preuve est apportée par cette stupéfiante affaire du kif. Qu'on en juge !

Une constante sociale 

Le kif, ou ce qu'on appelle aujourd'hui zatla, c'est bien sûr cette drogue douce faite à partir de chanvre donnant le haschich ou résine de cannabis. Il n'est nullement question ici de nier les méfaits inhérents à sa consommation, mais bien plutôt de sortir de l'hypocrisie qui entoure la question. En effet, si cette drogue douce est dangereuse par le risque de dépendance et d'intoxication qu'elle entraîne, c'est au même titre que d'autres produits comme l'alcool, les médicaments ou les cigarettes, lesquelles sont même plus nocives pour la santé. Or, pourquoi ne pas punir la consommation de la cigarette ? L'objectivité scientifique et l'honnêteté politique le commanderaient !   
De nombreuses études scientifiques les plus sérieuses prouvent que la cigarette est bien plus dangereuse que le kif, et elles amènent nombre d'États à rompre avec le dogmatisme suicidaire d'une  gestion répressive qui ne fait que produire des délinquants. Combien ainsi de vies de jeunes ont été brisées pour un malheureux joint, entraînant la descente aux enfers des prisons qui en font irrémédiablement des ennemis de la société dans cette machine à produire la délinquance que notre législation liberticide entretient ? Au prétexte de protéger la société contre des méfaits supputés, médicalement contestables au vu de la consommation généralement constatée, on la violente, sa jeunesse surtout, au lieu d'accompagner les difficultés des uns et des autres par une législation axée sur la pédagogie, la prévention et le secours et non la vengeance et la répression.
C'est d'autant plus nécessaire que le kif est bien incrusté dans les habitudes; et cela ne date pas d'aujourd'hui ni ne se limite à notre pays. Lisons Dans la dune et ce qu'y écrit l'Algérienne Isabelle Eberhardt : « Après le souper, Sélem et Bou-Djema s’endormirent bientôt. Hama Srir, à demi couché près de moi, tira son matoui (petit sac en filali pour le kif) et sa petite pipe. Je portais, moi aussi, dans la poche de ma gandoura, ces insignes du véritable Soufi. Nous commençâmes à fumer. »[1]
Voici aussi ce que dit le Marocain Driss Chraïbi en 1972 dans La Civilisation, ma Mère ! : « Tout le monde fumait : du kif, du tabac, la pipe, le cigare et des herbes que je n'ai jamais pu définir. »[2]
S'agissant de notre pays, voici ce qu'écrit dans ses beaux souvenirs de Tunis Chadly Ben Abdallah dans un chapitre intitulé : Les fumeurs de kif : « Si aberrant que cela puisse paraître, le takrouri se trouvait non seulement en vente libre, mais encore il était apprêté et mis à la disposition du public dans les débits de tabac, au même titre que les cigarettes. Pour tout dire, c'était un produit manufacturé et mis en circulation par l'ex-direction des Monopoles et Régie des Tabacs ! On pouvait donc s'en procurer à toute heure et en toute saison. On se contentait parfois d'envoyer un gamin ou une gamine chez le débitant du coin pour qu'ils vous apportent le petit cube en carton contenant la drogue. »[3]
On l'appelait mettouyi, en raison du pliage du sachet contenant le kif par ses consommateurs qu'on désignait par le terme de tekareri. Ceux-ci augmentent particulièrement au mois de ramadan. Lisons encore Ben Abdallah parlant de ces derniers : « Ils prétendaient que la religion prohibait le vin et ses dérivés, mais pas l'usage du takrouri. Ainsi, contrairement à l'ivrogne qui avait quand même conscience d l'infraction religieuse qu'il commettait et s'en remettait avec un soupir à la miséricorde divine, le keïef, lui, se livrait sans remords à l'usage du haschich... La bouteille étant reléguée au profit du sebsi, la consommation du kif augmentait donc dans des proportions très notables durant le mois de ramadan. Les débitants de tabac le savaient et  ils renouvelaient leur stock en conséquence tant en takrouri  qu'en tuyaux et en fourneaux à pipe. Car il faut signaler que, si le véritable tekrari... fumait son kif... dans une pipe... »[4]
Le devoir du juge
     
La loi répressive de la dictature en la matière n'est donc que le symbole de la tyrannie de l'État et sa politique contre la société et ses traditions. Aussi, une telle loi, comme toutes les lois répressives de l'ancien régime, doit être abrogée sans plus tarder. Bien mieux, fort de l'esprit de la constitution et des lois et droits qui y sont désormais consacrés, le juge doit oser prendre l'initiative d'honorer les libertés constitutionnelles en s'arrogeant le droit au nom du peuple de s'abstenir d'appliquer les lois de l'ancien régime qui y contreviennent. C'est non seulement son devoir, mais c'est aussi ce qu'impose une conception nouvelle du droit en période de transition révolutionnaire. Le juge, autorité indépendante, parlant au nom du peuple, a tout autant qualité que les politiques pour mettre en échec les lois taillées sur mesure par ces derniers pour lier la société et ses juges et ce nom au nom d'un bloc de légalité comme on parlerait du bloc de constitutionnalité. Ainsi, et ainsi seulement seront-ils les gardiens des droits et des libertés pour la protection desquels on a fait d'eux une autorité indépendante. On ne peut plus aujourd'hui se satisfaire de l'hypocrisie antique de la primauté de la loi quand elle est manifestement scélérate. Or, la législation en matière de kif, zatla ou cannabis l'est.

Une nocivité relative

Dans le livre de notre poète au talent inégalé Ben Abdallah, nous lisons ceci sous le titre Des mœurs paisibles : « Les tekerari sont, d'une façon générale, de mœurs paisibles. la cannabine contenue dans le chanvre provoque en effet une torpeur mêlée de sensations agréables avec parfois, des hallucinations (la médecine emploie le haschich ou plus exactement la hachischine, comme narcotique analgésique et notamment comme sédatif des douleurs gastriques).»[5]
Tout a été dit, par ailleurs, sur les bienfaits de l'usage médical ou à titre médical du kif. C'est ce que confirment de plus en plus les scientifiques qui ne sont pas au service des intérêts idéologiques ou politiques. C'est ce qui fait que de plus en plus de pays, ayant en vain utilisé la répression devant un phénomène social, véritable constante anthropologique, reviennent à la raison et arrêtent la politique insensée consistant à incriminer l'usage du cannabis. Car outre ses bienfaits thérapeutiques, son usage occasionnel n'est pas dangereux.  
Voici ce qu'on peut lire notamment dans un rapport récent de l'Institut national de la Santé et de la Recherche médicale en France (INSERM) commandé par une Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie : « Si la consommation n'est pas régulière, le cannabis a des effets réversibles, sur le psychisme pendant 2 à 10 heures, une durée qui est fonction de la sensibilité de chacun et de la dose consommée. L'ivresse cannabique est caractérisée par la somnolence, une euphorie et une sensation de bien-être. Cet état s'accompagne d'une incapacité à remplir des tâches complexes, de troubles de la mémoire immédiate. En cas de consommation forte, on a des difficultés de langage et de coordination motrice, parfois des attaques de panique ou des angoisses de dépersonnalisation, voire, exceptionnellement, une psychose cannabique avec des bouffées délirantes. Dans ces cas de consommation isolée, aucun cas de décès n'a jamais été rapporté.
Dans le cas de consommation répétée et régulière, un phénomène de tolérance est observé, ce qui augmente le besoin de fumer plus pour obtenir l'effet recherché. Aussi, le risque de dépendance. La mémoire à court terme est altérée pour des consommations intensives, toujours de façon réversible. Par ailleurs, le cannabis en lui-même n'est pas cancérigène. Par contre, les goudrons présents dans la fumée d'une cigarette de cannabis y sont en plus grande quantité que dans le tabac et leur concentration en produits cancérigènes est aussi plus élevée. Le cannabis, par l'un de ses principaux cannabinoïdes, serait un facteur de risque pour la survenue de cancers bronchiques et des voies aéro-digestives supérieures (bouche, pharynx, œsophage et larynx). »[6]

En finir avec la couscous connection

Il est clair que la politique actuelle n'est utile qu'aux trafiquants qui, profitant de la situation, ajoutent des produits frelatés au cannabis le rendant bien plus dangereux qu'il ne l'est. Alors, jusqu'à quand la Tunisie restera-t-elle à la remorque des États qui mettent moins l'accent sur la répression que la réhabilitation ? S'ils n'abandonnent pas la législation de l'ancien régime, nos gouvernants risquent d'être taxés de se ranger du côté des trafiquants. On sait, en effet, que la maffia qui était au pouvoir sous la dictature était le plus gros trafiquant en Tunisie au point qu'on l'a nommée Couscous connection.
Même notre voisin bien plus attaché aux traditions que nous qu'est le Maroc s'apprête à franchir un pas important en la matière en légalisant le cannabis et surtout en dépénalisant la détention et la production pour usage médical. Il est vrai que notre voisin présente la spécificité d'être producteur de cette plante dans les montagnes du Rif; mais comme le dit l'un de ses parlementaires « le kif ne tue pas, la faim, si ».
Effectivement, les dépenses énormes qu'on met dans notre politique répressive en l'objet serviraient mieux à nourrir nos concitoyens dont le nombre en dessous du seuil de pauvreté augmente de manière exponentielle. Alors, à quand le réveil de nos autorités de leur léthargie afin d'ouvrir les yeux sur les réalités de leur société et d'en tenir compte?
S'ils veulent se maintenir au pouvoir, leur propre drogue dont ils sont devenus intoxiqués, qu'ils reconnaissent celle du peuple, qui n'est que son droit à vivre librement ses mœurs, quelles qu'elles soient, tant qu'elles relèvent de son espace privatif. Qu'ils kiffent enfin le vrai esprit de la Révolution, sinon elle leur fera subir une cure de désintoxication du pouvoir et de ses délices !

Notes : 


1 Isabelle Eberhardt, Dans la dune, 1921, Voir : Histoire de déserts, textes réunis par Alain Laurent, Sortilèges, 1998. Le texte est sur internet à l'adresse suivante:
http://www.biblisem.net/narratio/eberhdld.htm
 Rappelons que cette grande dame, morte en Algérie, a bien connu ce pays et ses habitants et ses récits présentant leur réalité quotidienne au temps de la colonisation française. Ses carnets de voyage racontent notamment la vie nomade au Sahara.
2 Driss Chraïbi, La Civilisation, ma Mère !..., Denoël, 1972., Gallimard 1988. Il s'agit du  portrait vif et plein d’humour d’une mère aimée et aimante qui se heurte avec entrain aux multiples progrès de la modernité. Naguib Arzel sur Afrik.com, y voit « la véritable naissance d'une femme marocaine qui, avec l'aide de ses deux grands fils, petit à petit se libère des carcans sociaux, des préjugés, de l'ignorance, de l'aliénation conjugale, en découvrant l'écrit, le savoir, le monde extérieur qui existe autour de cette maison où elle est restée trop longtemps recluse, auprès d'un homme qui n'était ni méchant ni cruel, exprimant simplement un mode de vie ancré dans la tradition ».
3 Chadly Ben Abdallah, Tunis au passé simple, STD, 1977, p. 98.
4 Ibid.
5 Op. cit., p. 102.
6 Un résumé du rapport est disponible à cette adresse. Cf. aussi le compte-rendu qu'en fait le site Doctissimo, dont nous reproduisons des extraits ici.

Publié (sans les notes) sur Nawaat