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mercredi 4 décembre 2013

Fin et faim d'un paradigme 1

Le livre noir de Carthage


L'ancien militant des droits de l'Homme que fut le président provisoire de la République vient de démontrer d'une bien belle façon à quel point de gravité pouvait atteindre l'élasticité de sa morale que ses anciens amis regrettent chez lui. Le voilà, avec le livre noir que ses services publient, se muant en Torquemada de l'information!
On court-circuite la justice transitionnelle
Au nom de l'assainissement nécessaire d'un secteur fort sensible, il se lance dans une entreprise qui n'est pas de son ressort, se substituant aux juges, court-circuitant une mission revenant à la justice transitionnelle.
Cette action solitaire rappelle la faune aux abois, puisqu'il agit en animal politique qui semble acculé à faire feu de tout bois. Est-ce parce que l'idéologie du parti qui lui a permis de séduire nombre d'électeurs et de réaliser son ambition d'entrer à Carthage semble relever désormais de la pure illusion, sinon de la fantaisie?
Au lieu de se pencher sur les écarts flagrants et répétés par rapport aux libertés et aux droits de l'Homme marquant notre pays qu'il a l'honneur de présider, Monsieur Marzouki cherche plutôt à régler ses comptes avec une presse qu'il accuse de tous les maux de la Tunisie. Comme si elle avait autant de pouvoir que lui, malgré le rabougrissemnet de sa fonction décidé par ses amis et accepté sans broncher.
On le dit pris d'une soif insatiable du pouvoir qui l'amènerait à tout faire pour rester à Carthage. En tout cas, le voilà qui sort le linge sale de la presse et des médias, s'érigeant en juge tout en étant partie. En cela, il se range dans une tradition bien connue de la part de Carthage.
Ainsi semble-t-il inaugurer la stratégie de rechange à la politique de service des ambitions de la vision machiavélique de son grand partenaire Nahdha, stratégie incarnée fidèlement au grand dam des plus sincères des militants de son parti. Il ferait de la surenchère au moment même où le parti de cheikh Ghannouchi paraît comprendre la nécessité de changer d'une politique contraire et à un islam politique bien compris et à ses intérêts partisans sur le long terme.
C'est ce dont ne semble pas se soucier M. Marzouki qui sait pertinemment que s'il quitte Carthage, il risque de ne plus pouvoir y revenir. Alors, au risque de noircir encore plus son bilan, il entreprend de jeter l'opprobre sur tous les journalistes sans distinction pour des faits et méfaits ne devant relever que de la justice afin que le verdict ne verse pas dans la confusion contraire à une nécessaire et obligatoire sérénité tellement le dossier est sensible.
On banalise le mal
Ce faisant, il ne fait que participer à cette banalisation du mal qui est la véritable dictature, n'hésitant pas à une entreprise propice à la manipulation des consciences, technique la plus éprouvée des dictatures.
Dans l'anathème qu'il lance en nouvel ayatollah de la politique, l'ancien militant des droits de l'Homme oublie que le pays était une dictature terrible où tout ce qui bougeait était systématiquement éliminé. Aussi, les militants de l'intérieur — qui ne bénéficiaient ni du luxe ni du confort de l'exil — ne faisaient pas nécessairement état de leurs convictions. Ils devaient les dissimuler, et même paraître agir contre si nécessaire, pour continuer à survivre; pour les plus courageux — et ils étaient bien nombreux — ainsi agissaient-il pour miner le régime de l'intérieur. Ce qui a réussi, grâce surtout à eux et au travail dans l'ombre des multitudes des vaillants anonymes de ce pays.
Nous vivions dans un système où tout était fermé où même le simple fait de vivre pouvait dépendre d'une attitude affichée de soumission. De plus, l'habitude du Tunisien à s'adapter au mieux à son milieu, quitte à le faire de manière excessive, amenait nombre de pauvres gens à faire comme tout le monde. Ce qui les distinguait, n'était pas ce qu'ils pouvaient dire ou faire, mais le fond de leurs pensées et la nature de leurs actions. 
Je connais pas mal de types honnêtes dont je ne partageais point les orientations idéologiques ni la compromission apparente avec la dictature déchue, mais pour qui cela relevait de l'habitude ou du réflexe de survie. Le fond de leur âme restait propre, plus propre même que celui de pas mal de nos pesudo-révolutionnaires. J'en connais aussi qui profitaient de leur statut d'opposants — et aujourd'hui de la Révolution — pour jouer au père Fouettard de l'éthique politique. Or, tout le monde connaît le proverbe de celui qui veut noyer son chien l'accusant de la rage.
Il est bien évident que ce qui comptait et comptera toujours dans les révolutions véritables, ce n'est jamais l'apparence, les professions spectaculaires de foi; car  elles tromperont souvent, sinon toujours. Il en va ainsi de la profession de foi de pure tactique de nombre de partis, tel le CPR, supposé de gauche et qui se révèle souvent bien plus à droite que Nahdha. Encore ce parti est-il actuellement en pleine mutation !
Non, ce qui compte au-delà de l'affichage, c'est bien la pensée intime; et c'est l'action véritable qui, pour être efficace, se fait souvent invisible. On sait à quel point les menées occultes sont dangereuses pour les démocraties du fait de leur efficacité; et elles le sont tout autant, en étant en plus bien salutaires, sous les dictatures les plus noires.
Aujourd'hui, c'est une nouvelle page noire qu'écrit donc M. Marzouki à la veille de la célébration de son anniversaire à Carthage. Le problème est qu'il ajoute à l'histoire triste du palais tout un livre. Or, les militants avérés des droits de l'homme risquent de ne garder de lui, évoquant demain son souvenir à la tête de l'État, que pareil ouvrage de la honte.
En effet, le militant sincère se garde toujours d'être manichéen ou de pratiquer l'amalgame, de juger l'adversaire tout en étant partie. Agir de la sorte revient à relever des biens hideuses pratiques de la dictature. Or, le livre noir de la présidence en est une belle illustration; la cause en serait-elle une malédiction propre à Carthage ou bien ses délices ? Je suppute que l'on substituera demain notre ville à Capoue pour signifier les ravage du pouvoir. 
Publié sur Leaders