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jeudi 20 décembre 2012

I-magi(e)naire tunisien 5

Seconde lettre à Gayday Magazine ou le temps du coming out politique*
* Cet article a fait l'objet d'une publication ultérieure remaniée annoncée à sa fin 

Maintenant que l'anathème injustement jeté sur l'homosexualité au nom de l'islam est levé, puisque j'ai apporté la preuve dans un article publié ici*, et que personne ne conteste sérieusement, que cette question délicate ne fait l'objet de nulle prohibition en islam si on en fait une lecture authentique, il est temps qu'en Tunisie et ailleurs en terre d'islam, les homosensuels (c'est le terme que je préfère à homosexuels, comme je m'en expliquerai plus loin) fassent de l'homosensualité le symbole de l'attachement véritable aux libertés démocratiques.
Dans cette seconde lettre que j'adresse aux courageux militants de Gayday magazine** qui a été le précurseur de la visibilité homosensuelle en Tunisie, je dis donc : c'est le moment d'agir ! Saisissez ces temps de célébration de la révolution de la dignité et de la liberté pour réclamer haut et fort vos droits. Agissez sans peur ni reproches pour un véritable coming out politique ! Mettez les femmes et les hommes politiques devant leur responsabilité, à savoir celle de reconnaître vos droits comme partie intégrante de la démocratie.
Et pour ceux qui voudront continuer à user de la pseudo tradition musulmane en vue de nier vos droits légitimes et vous persécuter, opposez-leur l'argument massue qu'ils ne font ainsi que se réclamer d'une idiosyncrasie judéo-chrétienne étrangère au véritable esprit de l'islam !
Il est inutile de rappeler ici que si l'homosexualité a jamais été chantée et de la plus belle manière, ce fut bien en terre d'islam, alors que les Occidentaux non encore libérés de leur morale judéo-chrétienne n'en revenaient pas encore des mœurs libres arabes et surtout bédouines. Or le Bédouin n'est-il pas le prototype de l'Arabe authentique ?
Dans ma première lettre, j'ai déjà pointé du doigt la nécessité de faire de votre militantisme personnel un combat pour les droits et les libertés en général dans la Tunisie du Coup du peuple. Et j'ai donné l'exemple en prenant en charge la mission de défendre le droit à l'image de certains jeunes tunisiens sur Internet qui avaient sollicité mon secours. Dans la présente lettre dont l'objectif est d'être utile à tous les homosensuels, non seulement tunisiens mais aussi arabes et musulmans en général dans leur combat légitime pour leurs droits, je donnerai aussi des nouvelles des suites obtenues d'un tel engagement.
Mais, tout d'abord, je me permettrai de revenir sur le terme même d'homosexualité que j'ai proposé de remplacer par un mot plus neutre, moins connoté sexe, ce qui est réducteur et injuste. Car, primo, l'homosexuel n'est pas spécialement porté sur le sexe, comme veulent à tort et peut-être à dessein le faire croire les adversaires de la liberté. Secundo, il ne faut jamais diaboliser le sexe qui est une évidence et une nécessité rythmant la vie humaine. Il nous faut en parler sereinement, sinon c'est le retour assuré du refoulé; et c'est alors catastrophique en termes de troubles de la personnalité, névroses et autres hystéries.
Or, il n'y a pas de vie s'il n'y a pas de sexe, ce qu'a si bien compris l'islam, notre révolutionnaire religion ! Cependant, nos réflexes sont encore marqués par une pudibonderie excessive du fait de l'introduction de la tradition judéo-chrétienne étrangère aux mœurs arabes. Aussi, il est inutile et improductif de se focaliser sur un terme inapproprié, à la charge connotée de sens péjoratifs et pour le moins coquins, susceptible de faire cabrer même les moins rétifs à la revendication de leurs droits par les homosensuels.
Les moralisateurs chez nous se revendiquent à tort d'un fallacieux conformisme social ou une soi-disant morale islamique dont ils font écran, en fait, à leurs propres problèmes psychologiques ou leur refus avéré de l'altérité. De fait, cette supposée tradition moralisante dans notre société est une pure façade, un véritable trompe-l'oeil, la Tunisie profonde, pour qui la connaît, n'étant nullement pudibonde. Dire que le Tunisien du peuple est effarouché par le sexe est une pure ineptie; c'est tout simplement mentir ou faire preuve d'une grave ignorance.
Il est sûr, en effet, que le conformisme de notre société en termes de mœurs est un mythe; en tout cas, il n'a aucune véritable assise populaire; je dirais même que sa pseudo réalité violente le fond acquis et certain de la véritable tolérance populaire. C'est que celle-ci, au-delà de tout affichage (qui serait moins une provocation qu'un manque de tact et de bienséance) est prête d'accepter toute forme de mode de vie, y compris la plus pittoresque, la plus hétérodoxe, car c'est la propension à l'originalité qui marque l'âme arabe. Et tout simplement du fait qu'elle est par essence rétive à la moindre limitation de sa liberté; et le non-conformisme social est bel et bien la première des contestations de l'ordre politique.
Au vrai, si l'homosexualité est passée aujourd'hui dans le registre de l'opprobre, c'est bien grâce à l'absence de libertés et à son instrumentation outrancière en violation de l'esprit même de notre religion ainsi que de sa lettre, aucun texte explicite du Coran ne condamnant de manière directe et sans interprétation, nécessairement orientée, la pédérastie. Cette instrumentation a toujours été le fait du pouvoir, hier comme aujourd'hui, et c'est bien la preuve que l'homosexualité est un verrou que tout pouvoir institué en terre d'islam a peur de voir sauter, car il est susceptible d'entraîner immanquablement l'émancipation définitive de la société de son emprise. C'est donc une question politique et non morale; elle est, à la limite, éthique, au sens où c'est par l'acceptation de l'homosexualité que l'islam politique au pouvoir en Tunisie fera preuve de son sérieux et de son esprit démocratique véritable.
Dans l'attente que les mentalités changent, je conseille aux homosensuels d'agir pour imposer l'usage du terme d'homosensualité. Avec pareil vocable, on met l'accent sur ce qui fait l'essence de la lutte homosexuelle qui célèbre le droit à l'amour plutôt que la pratique du sexe, ce dernier n'étant qu'un aspect de l'amour. Par ailleurs, nul ne peut ignorer l'importance de la sensualité arabe, qui est même une de ses marques majeures, avec son sens de l'honneur, son attachement à la liberté et son adoration de l'éloquence, surtout poétique.
De la sorte, lutter aujourd'hui pour l'homosensualité en Tunisie aura davantage de sens, car le combat débordera les homosexuels pour devenir une action civique, intégrant toute forme de sensualité, même hétérosexuelle, que les ayatollahs de la pudibonderie veulent censurer, imposant leur vue castrée de l'être humain à une société dont l'âme reste libertaire, y compris sur les questions sexuelles. Une telle réalité sociale, répétons-le encore une fois, n'est pas nouvelle, ses preuves étant tout aussi contemporaines que remontant à la nuit de l'histoire. Il suffit de connaître l'épopée du pays des temps anciens à nos jours pour se délecter des histoires grivoises, des poésies et contes libertins, et ce tant dans la littérature académique que populaire, tant dans les milieux lettrés qu'au plus bas de l'échelle sociale.
Dans mon article exhaustif précité, je propose de traduire en arabe l'homosensualité par une expression neutre de toute connotation sexuelle tout en étant parfaitement fidèle au sens originel, nous permettant de nous éloigner des traductions classiques, par trop centrées sur l'excitation et le désir qui, sans être absents des mots français, n'en constituent pas le seul aspect ou le plus essentiel.
Il en va ainsi des termes classiques proposés pour sensualité comme شبقية أوفجور أوفسق ou pour érotisme comme شهوانية أو إثارة حسية. En effet, la seule traduction en arabe valable à mon sens est rendue par les deux termes de غرام وعشق qui ne sont pas loin de l'expression que je retiens et qui est plus appropriée tout en évitant la confusion avec d'autres thématiques arabes et qui est المماثلة الحسية أو المماثلة , l'homosensuel devenant المماثل .
Ainsi aurions-nous notre vocable objectif en arabe comme il en est allé en Occident avec le terme neutre de Gay qui s'est imposé petit à petit au détriment de celui d'homosexuel.
Or, il nous faut opter pour pareils termes plus justes linguistiquement pour nous débarrasser au plus vite des lexèmes actuellement en usage pour homosexualité لواط et homosexuel لوطي qui ont une charge morale et religieuse lourde référant à un passé précis, judéo-chrétien faut-il le rappeler de nouveau et dont le Coran à juste fait la relation, étant le secau des prophéties, sans en tirer un quelconque commandement.
Notre langue arabe est tellement riche et ses possibilités sont infinies qu'il est aberrant de ne pas y chercher quelque meilleure expression. Aussi, et c'est ma proposition, on devrait prendre l'habitude de dire plutôt المماثل أو مشتهي المماثل qu'homosexuel et المماثلة أو إشتهاء المماثل pour homosexualité, ce qui est certes une façon basique d'exprimer ces réalités, mais en les dégageant de tout carcan moral.
Revenons maintenant sur l'initiative évoquée ci-dessus pour en informer tous les Tunisiens se trouvant dans la même situation que celle des jeunes gens m'ayant saisi de leur problème. Après un échange long mais fructueux de vues et d'arguments avec le webmestre du site signalé dans mon article précité, j'ai obtenu qu'il masque l'identité des jeunes concernés. Et ma démarche fut tellement efficace que le webmestre, convaincu par ma sincérité et démontrant un sens éthique rare dans son milieu, a spontanément accepté d'étendre le floutage du visage à tous les Maghrébins, ce qui est à saluer de sa part. La mise en forme de cet accord est en cours sur le site et elle devrait être finalisée sous peu d'après l'administrateur.
Si j'ai tenu à revenir sur cette question, outre le devoir d'informer mes lecteurs, c'est afin d'indiquer aux militants homosensuels tunisiens que c'est à leur tour de s'impliquer dans ce genre d'activisme de nature à avoir des retombées bénéfiques sur leurs droits et amener les autorités et la société à une appréhension meilleure, dépassionnée et juste de leur cause.
C'est en prenant en charge des causes comme celle que je viens d'évoquer, en se substituant aux autorités nationales défaillantes dans la défense des droits de leurs semblables, qu'ils feront avancer, tout à la fois, leur cause et celle des droits et des libertés, car les deux sont tout simplement imbriquées. Et, assurément, ils ne manqueront pas de se faire des émules au Maghreb et dans le monde arabe et musulman pour le meilleur de la cause des libertés. Ainsi, ils honoreront bien mieux l'islam et son esprit authentique que les Salafis des mensonges qui militent, sans le savoir, pour la perpétuation en notre belle religion ouverte et tolérante de la morale judéo-chrétienne !
Aujourd'hui, plus que jamais, il est clair que les vrais militants pour la cause des libertés dans le monde arabe musulman doivent se déterminer également par rapport à la question de l'homosensualité qui est symptomatique de l'attachement réel aux libertés en général. Aussi, doit-on tous, vrais combattants pour les libertés, ne pas hésiter à oser se dire être homosensuels au sens de fusion avec ce différent de nous qui n'est que l'autre nous-mêmes, égal à nous dans tous les droits, surtout politiques, religieux et sociaux.
Par sa force symbolique, une telle question doit en effet transcender les cercles et les affinités politiques et réussir à amalgamer les contraires dans un attachement aux mêmes valeurs, celles de la démocratie et des droits de l'Homme.
Pareillement, on doit tous oser se réclamer être des athées, car accepter l'athéisme, c'est aussi accepter l'autre pas excellence en terre musulmane. Et ce ne serait rien d'autre que la preuve de la tolérance islamique qui n'est pas un pur mythe; car en terre d'islam, toutes les libertés, y compris celles des mœurs et de la croyance, sont respectables et respectées.
Qu'on se le dise donc, il n'y a pas de fallacieuses lignes rouges en islam en la matière qui ne soient des limitations à son génie en tant que sublime religion universelle, aux commandements de nature rationnelle et éternelle. L'islam est, par excellence, la religion de la liberté et du respect de l'être humain dans sa condition imparfaite et sa tension permanente vers le meilleur; ce qui n'est rien d'autre que la voie de Dieu et vers lui.
En Tunisie, célébrant présentement le deuxième anniversaire de sa révolution de la liberté et de la dignité, la thématique de l'homosensualité comme tabou social ou religieux n'a aucune réalité véritable; c'est une arme essentiellement politique n'ayant de profondeur sociologique qu'en apparence. C'est comme, en Europe, la thématique de l'immigration responsable de tous les maux. De fait, l'une comme l'autre n'est qu'un instrument de manipulation des consciences se basant sur des arguments fallacieux et fumeux qui tomberaient comme un château de cartes si les gens responsables en parlaient.
Dans le même ordre d'idées, il est impératif que les homosensuels agissent pour faire en sorte que la pornographie ne contrarie pas leur cause. Certes, en Occident, elle est une industrie comme une autre, mais cela ne l'empêche pas d'être responsable, respectueuse d'un code de bonne conduite et non sauvage comme elle se pratique aujourd'hui au mépris de la morale et des moindres règles de bienséance, sans parler du droit. Comme je l'ai démontré par mon action propre, il n'ya pas dans cette industrie que des monstres; il suffit d'agir pour faire éclore dans le cœur de certains quelques belles fleurs d'humanité.
Que les homosensuels, osant prendre part à la vie citoyenne comme tout militant des droits de l'Homme, approchent donc un tel milieu en vue de limiter pour le moins ses flagrantes violations des lois, aussi bien nationales (même si celles-ci restent à évoluer), qu'internationales; car l'on ne peut pratiquer pareille activité comme tout autre acte commercial, de manière sauvage, irrespectueuse des valeurs humaines !
Et que le second anniversaire de la révolution tunisienne soit le coup d'envoi d'une nouveau monde pour les libertés en notre pays, où il n'y aura plus de minorités brimées au nom de la religion ! Que tous les homosensuels luttant pour leurs droits intègrent cette dimension nationale dans leur combat; ainsi démontreront-ils leur sens civique ! Et la fibre essentielle chez eux, qui est leur sensualité, leur permettra assurément une grande empathie avec les problèmes de leurs semblables, et j'entends par là les humains en général, et non les humains ayant une tendance sexuelle particulière, car ils font partie de l'ensemble de l'humanité au même titre que son écrasante majorité.
Tout militant des droits de l'Homme doit désormais oser affirmer avoir quelque chose d'athée et d'homosensuel. D'ailleurs, quitte à faire pousser des cris d'orfraie chez une bonne partie de notre élite se prélassant dans le confort de son conformisme, la science anthropologique démontre aujourd'hui que l'état normal dans la nature, et peut-être même pour l'humanité, est l'état de bisexualité, et que la séparation conventionnelle entre les sexes n'est qu'une construction artificielle, tout comme celle entre croyance et incroyance.
Chez les humains, la ségrégation entre les sexes et les croyants n'est rien d'autre que la mise en service de la plus machiavélique machination contre les droits de l'Homme. À méditer !



Nota : Cet article a fait l'objet d'une publication ultérieure légèrement remaniée qu'on peut consulter ici