2017 : année d’abolition de l’homophobie en islam ! Que les militants maghrébins proposent ce projet de loi : en Tunisie (en arabe, en français) et/ou au Maroc (en arabe, en français) !

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ISLAM POSTMODERNE








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vendredi 15 juin 2012

Un monde postmoderne 8

Considérations iconoclastes de notre temps : la crise comme avènement d'un cycle nouveau*
*En exclusivité sur ce blog

Pro domo :

Ceux qui me lisent ici sur mon blog Tunisie Nouvelle République ou sur Nawaat[1]  savent que je m'intéresse davantage dans mon appréhension des faits, au-delà de leur écume, à cette centralité souterraine qui fait l'essence de notre société et à l'imaginaire sous-jacent aux apparences trompeuses dont l'essence ne correspond jamais ou si rarement à leur signification réelle que l'on ne trouve qu'en leur creux.
Citoyen de la rive sud de la Méditerranée vivant sur sa rive nord, j'observe, en effet, les réalités de l'une et de l'autre au travers de la sociologie compréhensive, essayant de mettre en perspective les choses, voir radicalement ce qui est réellement en jeu, quitte à paraître user de concepts singuliers, verser dans l'irréalité. Car, ma vision et mon ambition ultime est de dénicher et/ou situer les cryptes de la vie sociale et, comme un sourcier, déterminer sa nappe phréatique.[2]
Or, celle qui a fait la modernité — ce mythe du progrès — est tarie depuis un certain temps, comme l'assure la sociologie compréhensive la plus innovante du moment et son plus éminent représentant, le professeur Michel Maffesoli. Notre monde actuel est ainsi postmoderne, car on n’y trouve plus la confiance absolue d'antan dans le progrès ni cette conscience qui a marqué les siècles passés des grandes valeurs scientistes et des mythes de la modernité technologique.
Et en cette postmodernité qui est, fondamentalement, la saturation[3] d'un modèle ou le changement d'un paradigme pour l'avènement d'un autre, les choses se font forcément dans la douleur, les cris et les secousses.
C'est la crise que nous vivons en Tunisie et qui agite le monde entier, surtout celui qui est à nos portes, notre voisin européen, cet autre nous-mêmes, n'en déplaise aux intégristes et activistes de la xénophobie, de part et d'autre.[4] Est-elle seulement économique comme on s'obstine à le croire? Certainement pas, même si ses autres aspects, qui sont les plus importants pour moi, restent invisibles. Mais, ce n'est pas parce que l'air n'est pas visible qu'il n'existe pas, n'est-ce pas!
Ainsi, parlant de la naissance du capitalisme comme conséquence logique de la Réforme religieuse protestante, Max Weber, en observateur averti, économiste certes, mais surtout sociologue, a pu dire à raison : « on ne peut comprendre le réel qu’à partir de l’irréel, ce qui est réputé irréel ».[5]
De fait, tout comme on ne peut échapper au climat, à la météorologie, il existe un climat dont on est aussi tributaire; il s'agit d’un climat spirituel : l’atmosphère, l’ambiance. Ce climat est souvent vaporeux, nébuleux, aux contours difficiles à cerner et encore moins à comprendre au point de paraître irréel.
Cet irréel du temps de Weber, c'était le débat théologique portant sur l’interprétation faite de la valeur du travail et des œuvres sur terre, si l'on doit en attendre la rétribution uniquement au paradis ou aussi immédiatement et si le fait d’être riche et florissant n'était pas qu'un signe significatif de la providence, une preuve d'élection, de prédestination à un futur état de bienheureux![6]
En Tunisie post Coup du peuple, cet irréel est le débat théologique en cours sur la nature démocratique lato sensu de l'islam, sa solubilité dans la démocratie ou l'inverse. Et en Europe (car je ne distingue pas le sort de la Tunisie de cette Europe qui est son prolongement naturel, tout comme le sort de cette dernière ne saurait être raisonnablement séparé de celui de la Tunisie en précurseur d'un autre futur sud méditerranéen), un tel irréel est aussi un même débat théologique, mais sur la place des Maghrébins dans la société, et notamment la fermeture des frontières extérieures.
En effet, pour le sociologue de la postmodernité actuelle, il y a nécessité de sortir du cercle vicieux des conceptions périmées de la modernité et de renouveler notre vision des choses pour un cercle vertueux. Nous traiterons infra de deux aspects essentiels d'une telle vision à laquelle nous ajoutons une autre question qu'on n'évoquera toutefois ici qu'à la surface juste en appel d'attention, étant sous-jacente à notre propos; car nous y reviendrons en détail dans d'autres chroniques.
Il s'agit de la sempiternelle question des rapports entre juifs et musulmans qui restent plombés par le conflit israélo-palestinien entretenu artificiellement par les diverses parties concernées qui, au-delà des apparences, n'ont en vue que leurs intérêts immédiats bâtis sur une conception erronées des réalités, de postulats périmés. C'est le devoir des uns et des autres, surtout des amis juifs (ne serait-ce que parce qu'ils sont aujourd'hui en meilleure posture) pour le faire à tous les niveaux.
Pour cela, nous nous contentons ici de soulever l'interrogation à double niveau suivante et ce à l'intention des uns et aux autres des protagonistes moins pour avoir leur réponse que pour sonder leur disposition à l'envisager : d'une part, accepteraient-ils (les musulmans parmi eux, mais surtout les juifs) que l'on puisse se revendiquer, en se réclamant du monothéisme, être tous juifs, autant que nous sommes, musulmans et chrétiens? D'autre part, les divers complexes mythiques, dont surtout celui du peuple élu, tellement entretenu qu'il verse dans l'exclusion d'autrui, laisserait-il place à la loi d'amour qui est non seulement chrétienne mais aussi musulmane, cette loi commune que l'islam appelle hanafisme, soit tout simplement la tradition abrahamique?
Si la réponse ici importe moins que la question et si nous ne manquerons pas de revenir sur celle-ci dans d'autres chroniques, c'est qu'une réflexion à un tel niveau de l'analyse constitue la part essentielle d'une recherche académique et une action politique dont on ne peut plus faire l'économie.

Quid :

Revenons dans l'immédiat à l'actualité et au deux questions qui nous occuperont ici, la question tunisienne à travers la stabilisation de sa démocratie naissante avec la place en son sein de l'islam politique et la question européenne à travers la problématique de ce contresens absolu qu'est le visa.
Commençons par la Tunisie et sa dernière actualité. Mes lecteurs fidèles ne seront certainement pas étonnés que je fasse ici une lecture différente de certains événements dans notre pays. Pour cela, occultant à dessein les plus récents dans un souci d'objectivité, l'actualité se devant bénéficier de recul pour que ses vérités profondes affleurent à sa surface, j'aurais recours à un exemple plus ancien, mais illustrant indirectement les derniers soubresauts; j'ai voulu parler du jugement prononcé dans l'affaire Nessma.
Ainsi, tous ceux qui se sont arrêtés aux apparences ont dénoncé le non-respect de la liberté d'expression, même si ce dernier demeure relatif. Je les comprend et je ne suis pas loin de partager leur attitude de principe, soucieuse de défense des libertés, toutes les libertés, à la condition que l'on ne tombe pas dans l'extrémisme dénoncé.
Il se trouve que la situation particulière que nous vivons est porteuse des plus grandes espérances comme des pires désillusions si l'on ne sait être à la hauteur de nos valeurs en protégeant celles-ci de la moindre perversion. En effet, il n'échappe à personne que dans la présente conjoncture exceptionnelle ceux qui se réclamant des libertés n'en ont pas toujours été les défenseurs. Je ne parle pas de ceux qui se taisaient; j'en étais, et chacun avait ses raisons plus ou moins valables selon les cas. Je parle de ceux qui ont fait volte-face, se découvrant soudain plus combattants que les vrais combattants de ces libertés qu'ils foulaient naguère allègrement au pied.
Or, force est de noter qu'au prononcé du jugement, ces considérations n'étaient pas absentes des motivations des juges. Bien plus qu'une sanction d'un pseudo blasphème, ces derniers ont eu à cœur de pointer du doigt une inconstance coupable, un opportunisme par trop voyant.
C'est moins l'atteinte à l'image divine qu'ils ont entendu sanctionner que le galvaudage d'une autre image, aussi sainte ou presque, qui est celle de la valeur de liberté justement, estimant que l'on ne peut s'en réclamer ostensiblement nonobstant son passé avéré, que l'on ne peut s'affubler trop facilement des frusques de la sainteté quand on s'est par trop longtemps affiché dans les habits de la vanité.
Il s'agissait chez nos juges moins d'une attitude consciente que d'un imaginaire qui a dicté sa loi à un comportement trouvant son expression toute prête dans l'instrumentation par une interprétation porteuse — quoique débile dans son expression — du sentiment religieux. Mais, lorsqu'on se permet de prendre les gens pour des idiots, peut-on s'attendre à un comportement intelligent de leur part? N'est-ce pas le phénomène de l'arroseur arrosé?
Tout autre est l'attitude de certains chefs spirituels du parti majoritaire qui, en tenant un discours politique irréprochable, se donnent à cœur joie dans la propagande religieuse en invitant leurs amis prédicateurs à venir en Tunisie subitement déclarée terre de mission et de prêche. Le dernier en date fut Cheikh Karadahoui qui, pour être le moins dogmatique dans ses propos tenus sur cette terre que l'on veut donner à croire impie du fait qu'elle reste solidement attachée à sa liberté et à son mode de vie foncièrement hédoniste,[7] n'est pas moins zélateur d'un ordre moral qui n'a pas sa place en Tunisie. Cet ordre moral que nombre d'islamistes ne désespèrent pas secrètement d'établir dans notre pays, le parti de Ghannouchi semble ne pas l'exclure, mais sans l'afficher clairement laissant les voix tierces s'en charger. Pour revenir au vénérable cheikh Karadhaoui, que dit-il, en effet? Que dans la démocratie tunisienne, qui doit être islamique, il y a place pour tout le monde, sauf aux athées.
Ainsi, lui et ses amis prédicateurs prépareraient-ils le terrain pour les plus dogmatiques d'EnNahdha qui, si tollé il y a, pourrait toujours se démarquer, apporter un bémol ou même une concession selon la vigueur de la riposte. Cela pourrait certes relever de l'art politique de haut vol s'il s'accompagnait d'un effort sincère pour moins de cynisme politique et bien plus d'empathie que de sympathie avec le réel du peuple. C'est peut-être le cas, la botte tenue secrète de Ghannouchi, son mystère le faisant balancer entre la posture classique de chef religieux et le destin fabuleux d'un rénovateur ultime de la pratique de l'islam.[8]
Or, le hic est que pareil flou, nullement artistique, ne fait que compliquer la situation au pays, encourageant objectivement certains à verser dans l'extrémisme aussi bien verbal que physique.           
Dans l'immédiat, en effet, force est de constater que le parti majoritaire, s'il laisse entendre être prêt à poursuivre sa mue sur la voie de la démocratie, n'est pas encore en mesure de se débarrasser de ses vieux démons, sa prétention à détenir une vérité ou une part de vérité. Surtout, il n'est pas prêt d'accepter qu'il est porteur, comme tout un chacun en ce bas monde, d'une part damnée, cette imperfection humaine qui fait que nul n'est forcément meilleur qu'un autre et que nos adversaires ne sont pas moins porteurs que soi d'une part angélique outre leur propre part du diable.
Certes, c'est loin d'être la caractéristique exclusive des islamistes, certains de leurs opposants sécularistes ne se laissant pas moins aller à un extrémisme tout autant désastreux pour les valeurs dont ils se réclament. Toutefois, la responsabilité du parti majoritaire est bien plus grande et l'exemple doit être donné par lui, non seulement pour des raisons politiques, ayant les rênes du pouvoir, mais aussi éthiques, eu égard aux valeurs mêmes de l'islam dont il se réclame.
Or, comme le parti EnNahdha a pris conscience de la complexité de l'islam tunisien dont — de l'avis même de son gourou —[9] il se faisait une idée simple sinon simpliste, négligeant notamment sa dimension soufie, il lui reste à réaliser que l'islam dont il rêve pour la Tunisie ne peut être que postmoderne, sinon il ne se fera pas. Pour cela, il doit comprendre que l'islam tunisien ne sera jamais la réplique de celui qui retient son attention en Orient, pas même en Turquie, sauf à dissoudre le peuple, pour reprendre la proposition ironique de Brecht.[10]
Mais que peut donc être cet islam postmoderne? Sans rentrer dans les détails qui constitueront la trame d'un futur article, on peut dire d'ores et déjà qu'il est possible de le résumer par deux principes fondamentaux : sa rationalité ou scientificité et son universalité. Conformément à ces deux principes cardinaux que nul musulman, fût-il le plus intégriste, ne saurait nier, la religion de Mohamed se présente comme le creuset de toutes les valeurs humaines, sans restriction aucune au nom d'une prétendue morale d'exception qui serait, à tort, islamique, car alors c'est son universalité qui serait obérée, sans parler de sa scientificité et son appréhension rationnelle des choses humaines, qui ne peuvent nier les acquis des sciences, notamment humaines et sociales.  

Quomodo :  

Mais comment y arriver ? Que faire face à la pression traditionaliste d'EnNahdha, avec son rouleau compresseur via les prêcheurs et sa massue salafiste, surtout quand on assiste à une connivence objective entre les plus zélés des intégristes et les partisans du chaos? Qu'opposer au lavage des cerveaux auquel s'adonnent avec malice sinon talent ces frères musulmans dans une stratégie de longue haleine articulée en mineur par les prédicateurs et en majeur par les nervis et les militants zélotes ?
À cette loi du prêche moralisateur, je crois nécessaire d'opposer une loi des frères, musulmans pourquoi pas mais se réclamant de l'islam postmoderne précité. Et c'est la culture des sentiments qui marque pour une grande part cette ère de postmodernité dans laquelle baigne tout le bassin méditerranéen.
Car, que l'on ne s'y trompe pas ! le même danger que court la Tunisie est présent en Europe et menace sa stabilité. Or, ce n'est pas sa politique actuelle de fermeture des frontières contre toutes les bonnes raisons favorables à leur ouverture[11] qui éliminera ce péril commun. Il est temps que tout le monde le dise tout haut : la politique migratoire européenne, c'est la politique de l'autruche! 
Si l'on convient donc (ce qui ne supporte pas le moindre doute) que la menace des extrémismes monte aussi bien au sud qu'au nord de la Méditerranée, et si l'on ne veut pas prendre la vague en pleine figure, le devoir de tout politique responsable, aussi bien au nord de la Méditerranée qu'en son sud, est de réagir en contrant la dérive idéologique actuelle qui s'empare de l'Europe gagnant une droite classique versant de plus en plus dans la xénophobie et le racisme.
Et à péril imminent, un remède de cheval ! Comme avec un vaccin, il faut recourir à la cause même du mal pour avoir une quelconque efficacité. Faire barrage aux idées des partis extrémistes en Europe, c'est placer la réponse sur leur propre terrain, oser dire que la fermeture des frontières n'est pas la panacée, ni même une solution, qu'elle est même une des causes majeures du problème.
Mieux ! Comme en Tunisie, il ne faut pas abandonner l'islam aux prédicateurs islamistes pour le caricaturer et le défigurer, il ne faut pas non plus abandonner aux extrémistes d'Europe les idées de nation et d'identité. À la frange se réclamant de la religion, par exemple, et qui sont moins des troupes convaincues que des masses fanatisées car déboussolées et trompées, il faut s'employer à démontrer que l'identité des peuples européens, judéo-chrétienne à la base, est ouverte à l'étranger et au secours à lui apporter. Et qu'il ne faut plus parler de tradition judéo-chrétienne, mais bel et bien de tradition judéo-christo-musulmane, tellement l'apport de l'islam des Lumières a été déterminant dans la conservation et la transmission de ses valeurs anciennes à l'Occident.[12]
Or, quand par un soi-disant réalisme, on s'interdit d'aller contre pareille politique, quand politiques et intellectuels cautionnent le fait accompli en faisant fi de leur rôle d'éveilleurs de conscience, se contentant de cautionner la bienpensance malgré ses aberrations,[13] alors c'est de son honneur que se détourne l'intelligence qu'elle soit politique ou intellectuelle !  

Urbi :

Il ne s'agit là que d'un constat objectif qu'on a tort de juger comme issu d'une cogitation d'intellectuel coupé des réalités ou naïf. Ou alors c'est la naïveté du philosophe, revendiquant d'être candide pour l'utilité pratique d'une sociologie de terrain, ce qui est aussi le devoir de tout politique responsable en ce monde rétréci sur ses contradictions jusqu'à l'implosion.
Car le péril qu'encourt la démocratie n'est pas spécifique à la Tunisie où la plus prometteuse expérience est en cours. En effet, la démocratie est une valeur humaine, n'ayant aucune connotation spécifiquement occidentale (où elle n'a pris qu'une forme pas nécessairement la plus idéale, mais la moins mauvaise pour son temps), ne heurtant en rien l'esprit bien compris de l'islam. Aussi, la défendre en Tunisie, c'est en défendre les implications dans l'Europe de demain.
Comme le précise Béatrice Giblin, directrice de la revue Hérodote,[14] le phénomène de la droite extrême en France — qu'elle qualifie comme relevant non seulement du scandale, de l'amoral, mais aussi de l'anormal —, ne constitue nullement une exception française en Europe. La vague « bleue Marine » qu'on agite pour des lendemains qui déchantent en France ne sont que les éléments avancés de masses aux étendards noirs d'une droite extrême européenne flottant d'ores et déjà sur les terroirs et territoires et qu'on pourrait facilement confondre avec les étendards noirs de nos extrémistes musulmans.     
Hérodote dresse la cartographie de l'extrême droite en Europe prospérant sur des thèmes variés. Ainsi trouvons-nous la dénonciation du cosmopolitisme tout aussi en terre d'immigration comme la France[15] que dans d'anciens pays d'émigration comme l'Italie et l'Espagne. Mais, le virus xénophobe est également présent aussi bien en Russie et en Serbie (au nom d'une nostalgie déplacée pour la puissance perdue) qu'en Flandres et en Catalogne (prospérant au nom d'un nationalisme régional ombrageux) ou aux Pays-Bas et dans les États scandinaves où, comme en France, on assiste à une droitisation de plus en plus poussée des politiques publiques.
De cette déferlante nationaliste s'étendant comme une peste, Hérodote n'en voit encore épargnés que des pays tels la Grande-Bretagne et l'Allemagne, même si, pour le premier, un bémol est de rigueur, puisque le British National Party (BNP) ou l'United Kingdom Independence Party (UKIP) se font nettement plus menaçants dans l'Est londonien pour cause de paupérisation de plus en plus grande.[16] Quant au second où le souvenir vivace de l'Holocauste reste un solide rempart à la présence au Bundestag de parti d'extrême droite, on assiste à une dérive quasi similaire, même si elle demeure cantonnée au plan de la musique électronique.[17] Mais qui doute aujourd'hui de la puissance de l'effet viral de la musique?[18]    
Dans tous ces pays, « le vote en faveur des partis d'extrême droite a pour cause principale le rejet de l'immigration musulmane vue par certains citoyens comme une menace sur l'identité nationale et les valeurs de la nation ».[19] Ainsi entend-on en France le Front National soutenir sans vergogne — et trouver un écho favorable auprès de la droite dite modérée (comme nous l'a montré le comportement pour le moins indigne de Nicolas Sarkozy lors du deuxième tour de l'élection présidentielle) — un raisonnement « démagogique » laissant entendre que l'immigration est la source de tous les maux, alors que tout un chacun, pour peu qu'il soit objectif, sait pertinemment que, s'agissant par exemple de la Sécurité sociale, ses comptes « seraient encore plus déficitaires sans les travailleurs étrangers ».[20]
Aussi, dans son dossier spécial, Hérodote tire-t-elle la conclusion qu'il ne faut surtout pas abandonner l'idée de nation aux partis extrémistes et invite à faire barrage à la dérive idéologique de la droite classique.

Orbi :

Pour nous concentrer sur la France, le pays qui nous est le plus proche, historiquement, sociologiquement et sentimentalement, réécoutons cette conscience libre qu'est le philosophe et écrivain Alain Badiou quand il affirme que « Nicolas Sarkozy et sa clique ont été constamment sur la brèche du racisme culturel, levant haut le drapeau de la "supériorité" de notre chère civilisation occidentale et faisant voter une interminable succession de lois discriminatoires dont la scélératesse nous consterne.» Et d'ajouter, catégorique, parlant d'un  racisme  anti-immigré : « Dans ce domaine, droite et gauche confondues ont piétiné tout principe. Ce fut et c'est, pour ceux qu'on prive de papiers, non l'État de droit, mais l'État d'exception, l'État de non-droit. Ce sont eux qui sont en état d'insécurité, et non les nationaux nantis. S'il fallait, ce qu'à Dieu ne plaise, se résigner à expulser des gens, il serait préférable qu'on choisisse nos gouvernants plutôt que les très respectables ouvriers marocains ou maliens. » Voilà qui est dit et bien dit !
Badiou est plus qu'acerbe sur la responsabilité des intellectuels; il est tout simplement accusateur : « Qui sont les glorieux inventeurs du "péril islamique", en passe selon eux de désintégrer notre belle société occidentale et française? Sinon des intellectuels, qui consacrent à cette tâche infâme des éditoriaux enflammés, des livres retors, des "enquêtes sociologiques" truquées? Est-ce un groupe de retraités provinciaux et d'ouvriers des petites villes désindustrialisées qui a monté patiemment toute cette affaire du "conflit des civilisations", de la défense du "pacte républicain", des menaces sur notre magnifique "laïcité", du "féminisme" outragé par la vie quotidienne des dames arabes? »
À sa suite, je dirai : qui encourage les politiques européens à s'enfoncer dans l'absurde, entraînant tout le monde dans le mur avec leur politique migratoire, sinon nos politiques par leur silence, ou bien pis, leur connivence? Qui encourage les filières clandestines, devenant indirectement complices des marchands de la mort, sinon nos élites qui n'osent dénoncer pareille forfaiture, cautionnant des politiques qui relèvent du cautère sur une jambe de bois?
Y a-t-il vraiment grande différence entre notre intelligentsia et ces intellectuels français dénoncés par Badiou « qui ont passionnément soutenu que les Arabes et les Noirs, notamment les jeunes, corrompaient notre système éducatif, pervertissaient nos banlieues, offensaient nos libertés et outrageaient nos femmes? Ou qu'ils étaient "trop nombreux" dans nos équipes de foot? Exactement comme on disait naguère des juifs et des "métèques" que par eux la France éternelle était menacée de mort? ». Certainement aucune différence, les uns se nourrissant des idées des autres et la logomachie marquant leur commun discours !
Il nous faut nous rendre à l'évidence : nos extrémistes ne sont pas les seuls salafistes ! Outre les outlaws sans foi ni loi, ils sont aussi les boutefeux sécularistes appelant à tuer les islamistes, comme hier on appelait à bouffer du curé ! L'histoire n'est-elle pas un éternel recommencement? Les groupuscules fascistes se réclamant de l'islam (un faux islam, en vérité) ou d'une modernité laïcisante (une imposture, en fait) ne font que renvoyer aux mouvements fascistes européens se réclamant de l'Occident et du Christ-roi. Ils s'abreuvent à la même source et menacent les mêmes valeurs universelles.
Pourtant, où sont nos démocrates vrais, nos hommes justes de voix pour oser dénoncer pareille communion coupable dans la forfaiture? Badiou, quant à lui, sauve l'honneur de l'intelligentsia française même s'il relève que telle complicité dans l'ignominie « n'empêche aucun intellectuel islamophobe de vanter à tout bout de champ notre supérieure identité "occidentale" et de parvenir à loger nos admirables "racines chrétiennes" dans le culte d'une laïcité... »
Badiou conclut que « ce sont des intellectuels qui ont inventé la violence antipopulaire, singulièrement dirigée contre les jeunes des grandes villes, qui est le vrai secret de l'islamophobie. Et ce sont les gouvernements, incapables de bâtir une société de paix civile et de justice, qui ont livré les étrangers, et d'abord les ouvriers arabes et leurs familles, en pâture à des clientèles électorales désorientées et craintives. » Et il finit par ce morceau d'anthologie que je ne puis résister de reprendre : « Honte aux gouvernements successifs, qui ont tous rivalisé sur les thèmes conjoints de la sécurité et du "problème immigré", pour que ne soit pas trop visible qu'ils servaient avant tout les intérêts de l'oligarchie économique ! Honte aux intellectuels du néo-racialisme et du nationalisme bouché, qui ont patiemment recouvert le vide laissé dans le peuple par la provisoire éclipse de l'hypothèse communiste d'un manteau d'inepties sur le péril islamique et la ruine de nos "valeurs" ! Ce sont eux qui doivent aujourd'hui rendre des comptes sur l'ascension d'un fascisme rampant dont ils ont encouragé sans relâche le développement mental. »
Ce réquisitoire sans concession des intellectuels français, nous pouvons le reproduire tel quel non seulement pour ceux de nos intellectuels qui épousent la vision fausse et réductrice de l'islam colportée par leurs homologues occidentaux,[21] mais aussi ceux, y compris en politique, qui n'osent pas contester l'état de fait de la politique migratoire européenne comme s'il s'était agi d'un dogme, et bien pis puisqu'on a même fini par contester les dogmes les mieux établis ! Accepter de se plier à cette politique sans même la contester ne serait-ce que sur le plan des principes, c'est cautionner une ineptie, c'est servir des pouvoirs aveugles ou qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et pour lesquels l'intérêt de leur pays reste peu de chose, s'arrêtant au service de leurs intérêts propres et immédiats.
C'est ce que j'ai appelé l'Alzheimer politique. Le problème, est qu'on en vient aujourd'hui à parler de mythe de la maladie d'Alzheimer.[22] En politique, cet Alzheimer est bien réel, toutefois; mais comme pour la soi-disant maladie, la méthode de soins que je préconise reste la même : la culture des sentiments et la bécothérapie.[23]
L'intérêt de l'Europe aujourd'hui et demain, tout comme hier, est dans son milieu méditerranéen, avec son nécessaire prolongement africain. La politique européenne ne peut plus se satisfaire de la batterie obsolète des accords euro-méditerranéens; il est d'œuvrer pour un véritable pacte de civilisation en Méditerranée (juste entrevu avec l'idée initiale de l'Union pour la Méditerranée avant qu'il ne soit aussitôt enterré), une véritable union à terme avec les pays du sud commençant par la mise en place progressive d'espace de libertés entre les pays partageant les même valeurs démocratiques.
Or, le plus dur est fait en Tunisie dont l'entrée en démocratie l'habilite à servir de terrain grandeur nature pour expérimenter sans trop de risques ni dommages cet espace futur de libre circulation. En effet, sa communauté expatriée est relativement limitée en nombre et reste peu travaillée de turbulences (malgré les apparences et les accès limités de fièvre), outre un haut degré d'adaptabilité et d'attachement à la nouvelle modernité. Mieux ! pareille entreprise aidera à stabiliser davantage la démocratie naissante en Tunisie que ne pérennisera que l'ouverture de nouveaux horizons au-devant de ses jeunes abandonnés aujourd'hui entre les mains des dogmatiques les manipulant, viciant leur tolérance et faisant de leur ouverture innée sur autrui une fermeture pleine de haine implacable pour l'autre.   
Le combat pour les valeurs est un combat contre les extrémismes de toutes sortes, y compris celui qui prétend limiter le droit à la libre circulation de citoyens d'un État démocratique, car cela est assurément un pan irréductible relevant de l'ensemble des droits de l'Homme. Et, aujourd'hui, en ce cycle nouveau dans lequel est entrée l'humanité, pareil combat ne saurait plus être purement national et encore moins seulement européen; il est méditerranéen ! Il inclut, aux côtés des nations de la vieille Europe, tous les jeunes pays démocratiques, aussi bien les nouvelles démocraties, comme la Tunisie où l'État de droit est à consolider, que les anciennes démocraties comme la Turquie ou Israël, où le régime des libertés est encore à rationaliser eu égard à de criantes insuffisances nécessitant une plus grande vigilance et ne devant plus excuser la cécité actuelle de la part des démocraties avérées ou censées l'être.    
« Aujourd'hui, les thèmes du populisme sont ancrés dans notre démocratie, et il est temps que les dirigeants sortent de leur rôle de fonctionnaires de la vie publique pour répondre à certaines questions fondamentales. Sur l'Europe, ils doivent démontrer qu'elle est la seule garantie pour un pays comme le nôtre » écrivait déjà en 2000 le sociologue Paul Scheffer, universitaire néerlandais, auteur d'un article publié intitulé « Drame multiculturel ».
Cet article qui fit sensation en son temps reste d'actualité aujourd'hui que le discours de l'extrême droite aux Pays-Bas structure les débats autour de la mauvaise gestion du pays, du péril islamiste et de l'accusation de l'Europe coupant les Néerlandais de leur identité.[24] Or, cette identité à la base n'est ni purement européenne ni africaine ou asiatique; elle n'est ni seulement chrétienne ni musulmane ou judaïque; elle est une identité méditerranéenne faite d'ouverture à l'étranger et non de fermeture !

Crisis :

On parle aujourd'hui à tout bout de champ de crise; la Tunisie, l'Europe et le monde seraient en crise. Ce faisant, on ne voit qu'un aspect des choses, réduisant l'analyse sociale à l'économique, négligeant ce fait essentiel que cette crise est d'abord sociétale. Car la crise est d'abord dans les esprits !
Si on va à la racine des choses, si l'on fait une analyse radicale de ce supposé chaos social et politique, on réalise que la crise dont on parle correspond à cette situation précise se situant entre la fin d'un cycle et le début d'un autre; c'est la fin des valeurs anciennes et le passage à de nouvelles valeurs. La crise n'est donc rien d'autre qu'un changement de paradigmes, avec saturation des anciens et avènement de paradigmes de rechange.[25]
C'est une épistémé qui est en train de s'achever pour que naisse autre chose : c'est la fin d'un monde, la fin d'un cycle et la naissance d'un autre. C'est la saturation de l’épistémé de la modernité pour l'Europe et l'épistémé de la théologie traditionaliste pour la Tunisie et l'annonce, ici et là, de l’émergence d’une nouvelle épistémé.
Qualifiant autrement cette crise, nous dirons que cela correspond à ce moment historique où, de part et d'autre de la Méditerranée, on n’a plus conscience de ce que l’on est, on n’a plus confiance dans les valeurs d'antan, on vit une sorte de crise existentielle non seulement à l'échelle des individus, mais bien plus largement au niveau de toute la société, à l'échelle sociétale.
Toutes les valeurs d'antan, y compris celles qui étaient fécondes, innovantes à un moment, rationnelles ou semblant l'être, toute la manière de comprendre le monde et de se comprendre est devenue inféconde, inacceptable. C'est l'imaginaire qui ne colle plus à la réalité ou encore celle-ci qui ne traduit plus cet imaginaire. Et pour parler en termes biologiques, il y a comme un changement de matrice,[26] celle ayant donné la vie étant devenue inféconde, nécessitant une autre matrice qui soit féconde, plus appropriée à la vie d'aujourd'hui.
Sur quoi doit déboucher cette crise? Quelle orientation prendre pour être dans le bon sens? Pour reprendre une analyse du sociologue Piotr Sorokin appliquée aux grandes œuvres de la culture et qu'un autre grand sociologue applique à l’interprétation de nos sociétés actuelles,[27] je dirai avec lui que le balancier de l'histoire après avoir oscillé du côté rationaliste prend la direction sensualiste.[28]
Pourrait-on qualifier autrement la situation en Tunisie si, au-delà de la vision figée, car antique, d'une réalité subtile et nuancée, on essayait de faire œuvre de méthode pour mieux penser le changement en cours ?
Il en va de même pour l'Europe où le dyonysisme qui est cette autre figure de la sensualité est bien évidemment l'ouverture à l'étranger, Dionysos étant par excellence une divinité étrangère.[29] 
En notre société postmoderne actuelle, c'est donc la loi des frères qui remplacera celle du père, que ce père soit Dieu ou l'État tutélaire. Et cette fraternité est joyeuse, effervescente, émotive, créative et créatrice. Pour ceux qui ne voient en cette « ère des foules »[30] que la surface, c'est la pagaille, la crise; mais pour qui sait voir au-delà, c'est un ordre nouveau, bien meilleur que l'ancien, qui se met en place autour de valeurs nouvelles.
En Tunisie, cette fraternité est musulmane, mais elle n'a rien à voir avec les frères d'Orient; il s'agit d'une fraternité ouverte à l'étranger, tolérante et hospitalière, y compris pour qui est différent du moment qu'il se présente en frère et non en ennemi. Elle est prégnante dans cette ère des foules qui est, à la base, un complexus de tribus[31]vivant à travers Internet une véritable alchimie du partage, un mariage d'amour.
    C'est que, comme pour les grandes valeurs qui ont marqué la modernité, les valeurs intégristes censées être musulmanes ne marchent plus. Une manière d'être et de penser touche à sa fin, aussi bien pour le monde, en général, qu'en Tunisie, plus particulièrement, et ce y compris et surtout par rapport à l'islam qui reste sa valeur cardinale. Les jeunes générations aspirent à bien vivre avec les autres, ici et maintenant, pour peu que les autres, dont les Occidentaux ou les Occidentalisés, ne les rejettent pas. Si on les en empêche, ils seront happés par les chasseurs de consciences, prospérant en tous pays, tous ceux dont le métier est de dresser les uns contre les autres pour profiter des divisions; et ils forment un attelage explosif : prédicateurs (intégristes de toutes les religions), théoriciens (du choc des cultures, par exemple), politiciens (nationalistes et xénophobes, notamment), commerçants de la mort (passeurs de frontières ou vendeurs d'armes, à titre d'illustration), casseurs de tous poils n'ayant de l'anarchisme qu'une vison lénifiante et apocalyptique propice à occulter leur nullité, etc. 
D'où il ressort que l'on ne doit plus parler de crise, mais de nouvel ordre. Comme la vie humaine parsemée de moments critiques qui ne sont que des passages vers une plus grande maturité, la vie sociale a ses propres crises.
D'ailleurs, au sens étymologique du terme (crisis), le mot signifie jugement. Nous traversons donc une crise dans le sens où nous portons un jugement, un regard critique sur, d'une part, les trois siècles qui viennent de s’écouler et ce concernant les grandes valeurs qui ont marqué la modernité et, d'autre part, sur les six derniers siècles qui se sont écoulés depuis la chute de Grenade, dernier bastion d'un islam éclairé. Comme pour la modernité occidentale où il y a eu divorce dans ce qu’était la manière d’être et de penser, il y a pour l'islam en Tunisie une rupture avec la manière de voir et de vivre l'islam, renouant avec ce que j'appelle sa rétromodernité, sa modernité d'avant la modernité occidentale.
Aussi, dans les sociétés occidentales tout autant que dans la société tunisienne postrévolutionnaire, si on sait y être attentif, on verra qu'une recomposition est à l’œuvre; une nouvelle vie y continue, mais structurée autour de nouvelles valeurs.
Ainsi, parler de crise ne fait que rendre compte du constat incomplet portant sur la société encore « officielle », appelée à disparaître, mais faisant de la résistance en s'accrochant aux anciennes valeurs. En parallèle, la nouvelle société encore «officieuse», représentée surtout par les jeunes générations, ne se situe plus par rapport aux valeurs périmées, mais en affirme tout simplement des nouvelles. Comme quoi, ainsi que le soutient bellement M. Maffesoli, « Il faut être attentif à l’herbe qui pousse, même si c’est à bas bruit. »
Pour ce qui est de la génération de la Révolution tunisienne, en tant que génération de rupture,[32] elle ne peut verser durablement dans l'extrémisme auquel amène tout acte de rébellion et de détachement de l'ordre ancien. Elle est comme un balancier qui finit par aller loin s'il est poussé trop fort, mais sa nature rebelle l'amène tôt ou tard à assumer les nouvelles valeurs qui sont justement des valeurs de révolte.
C'est ainsi que je vois la mouvance salafiste, car elle ne regroupe pas que des dogmatiques irrécupérables, mais bien souvent des jeunes exaltés, égarés par des manipulateurs et demeurant ouverts à qui sait leur parler des valeurs dans lesquelles ils communient sans crispation ni blocage. Car il y a dans la jeunesse en général, mais surtout chez les jeunesses musulmanes fondamentalistes, une telle vitalité qui, tôt ou tard et si on sait l'accompagner dans sa dérive,[33] débouchera sur le surgissement d’un nouveau corpus de valeurs, un nouveau « vivre ensemble » à partir des caractéristiques que nous avons évoquées de l'islam postmoderne.
De fait, pareille évolution n'est que la déclinaison, avec ses nuances culturelles particulières, de l'évolution plus générale saisissant le monde entier dans le cadre de la postmodernité. C'est une sorte de synesthésie sociétale[34] qui a lieu dans le bassin méditerranéen supposant que les sociétés en deçà de la Méditerranée (en Tunisie aujourd'hui) et au delà (les sociétés européennes) avancent vers de nouvelles terres de solidarités à coup d'initiatives et d'essais n'excluant pas les erreurs pour finir par instaurer un nouvel équilibre.
Certes, les politiques et les intellectuels renâclent à suivre le mouvement, mais la jeunesse tunisienne et européenne n'aura de cesse de remuer jusqu'à finir par convaincre le monde de l'entreprise de l'intérêt à adhérer à son esprit d'inventivité et d'ouverture. L'intérêt premier du monde du capital étant moins idéologique que de produire et vendre dans les meilleures conditions, il finira bien par comprendre où se situent ses intérêts, sentant mieux l'air du temps et réalisant que les nouvelles valeurs du partage — dont la liberté de circulation entre les deux rives de la Méditerranée est l'expression la plus symbolique — est le plus sûr moyen de continuer de créer de la richesse et de la préserver. En cela, les chefs d'entreprise partageront l'attachement de cette jeunesse à l'instant présent et se souviendront que les plus grandes civilisations se sont fondées justement sur le présent avant de se soucier d'autre chose.
Ainsi en a-t-il été de la Renaissance – « Cueillez aujourd’hui les roses de la vie » ! – ou du Quattrocento italien où chefs d’entreprise et banquiers, illustres mécènes, s’étaient rendus compte que le présent faisait culture. Ainsi en fut-il aussi du temps de l'islam des Lumières où les princes ne pouvaient pas ne pas tenir salon littéraire, entretenir une véritable cour des plus éclairés cerveaux de l'époque et se vanter d'avoir les plus belles bibliothèques.
En nos temps postmodernes, en effet, nous revenons à une civilisation plus marquée par ce qu'on a appelé le « présentéisme ».[35] En Europe, les jeunes générations déclinent le carpe diem, n'attendant plus la jouissance à venir mais préférant se donner les moyens de bien vivre avec d’autres ici et maintenant. En Tunisie, il en sera de même avec un retour à une conception épurée de l'islam, respectueuse de son esprit réalisant la synesthésie entre matérialité et spiritualité dans sa plus belle formule :
اعمل لدنياك كأنك تعيش أبدا واعمل لآخرتك كأنك تموت غدا



[1] http://nawaat.org/
[2] Pour paraphraser Michel Maffesoli, prix de l'essai André Gautier en 1990 pour son livre magistral : Au creux des apparences. Pour une éthique de l'esthétique, 1990, rééd. La Table Ronde, Paris, 2007 et grand prix des Sciences Humaines de l'Académie Française en 1992 pour son maître ouvrage : La Transfiguration du politique, 1992, rééd. La Table Ronde, Paris, 2007.
[3] C'est le terme préféré de Michel Maffesoli qui le définit grosso modo ainsi : En chimie, la saturation c’est quand les diverses molécules qui composent un corps donné ne peuvent rester ensemble, divorcent, et alors tout s’effondre. Mais dans le même temps, ces mêmes éléments de base vont rentrer dans une autre composition, et donc il y a émergence d’une nouvelle manière d’être ensemble, d’une nouvelle civilisation, d’un nouveau paradigme.
[4] Nous reviendrons à la crise dans la dernière parie de cet article.
[5] L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Pocket, novembre 1989, coll. Évolution. La thèse centrale de Max Weber est de montrer que l'émergence du capitalisme, de la société moderne, au moment de la Réforme protestante, est déterminée par une interprétation théologique. Il s'agissait d'une mise en perspective, au-delà de l'aspect mécanique de la position du problème, qui n'a pas manqué d'être critiquée par ailleurs, et qui a montré que, parce qu’il y eu un changement dans la conception du monde grâce à la Réforme protestante, on a assisté au développement du capitalisme et de la société moderne. Or c'est de pareille mise en perspective que relève mon effort ici. 
[6] Effectivement, le développement du capitalisme, d'après Weber, serait fondé précisément sur une telle prédestination, c’est-à-dire qu’on aurait le salut par les œuvres qui sont bien le signe d'une grâce et la certitude d'être sauvé. C’est, en tout cas, ainsi que le capitalisme s’est enclenché d'une point de vue wébérien en se fondant sur l'éthique protestante. Op. cit.
[7] Et cela remonte à la nuit des temps ! Pour preuve, l'abondante littérature sur les mœurs des Numides et des Puniques, surtout du temps de gloire de Carthage.
[8] L'avenir le dira. Mais le fait qu'il soit de plus en plus chahuté par nombre des membres de la frange salafiste du pays est un signe à ne pas négliger.
[9] Cf. Rached Ghannouchi, De l'expérience du Mouvement islamique en Tunisie, Dar Al Mojtahid d'Édition et de Diffusion, Tunis 2011, rééd. (en arabe).
[10] Cf. Bertolt Brecht, La Solution, in Œuvres, Vol. 23, p. 249 et suiv., Notes page 546, L'Arche éditeur, 1999. Dans ce poème, on lit : « J'apprends que le gouvernement estime que le peuple a "trahi la confiance du régime" et "devra travailler dur pour regagner la confiance des autorités". Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d'en élire un autre ? »
[11] Livres et rapports sont de plus en plus nombreux à mettre l'accent sur l'inefficacité de la politique de fermeture des frontières, soutenant la cause des associations militant pour la liberté de circulation, comme en France, le GISTI, depuis 1997, le parti des Verts et l'Union syndicale solidaire depuis 2005. Sur la question, on peut se référer, entre autres, aux documents suivants : Catherine Wihtol de Wenden, Faut-il ouvrir les frontières, Les Presses de Sciences Po, 1999; Bertrand Badie, Rony Brauman, Emmanuel Decaux, Guillaume Devin, Catherine Wihtol De Wenden, Pour un autre regard sur les migrations, La Découverte, 2008; Antoine Pécoud et Paul de Guchteneire, Migrations sans frontières. Essai sur la libre circulation des personnes, Éditions Unesco, 2007; Pnud, « Lever les barrières : mobilité et développement humains », Rapport sur le développement humain, 2009; Emmanuel Blanchard, Anne-Sophie Wender (coord), réseau Migreurop, « Guerre aux migrants, le livre noir de Ceuta et Melilla », Syllepse, 2006; Gisti, « La liberté de circulation : un impératif éthique et social », mai 2005; Gisti, Penser l'immigration autrement. Liberté de circulation : un droit, quelles politiques? janvier 2011.
[12] Les références ne manquent pas ici et il serait inutile d'y revenir. Par contre, je traiterai volontiers dans un autre article de cet aspect occulté de l'histoire ainsi que de celui de l'origine mythique du peuple juif actuel, d'ascendance khazare et donc slave, le véritable juif ethniquement parlant étant le paysan arabe de Palestine, souvent musulman, mais aussi chrétien.
[13] Voir, à ce propos, l'excellent article d'Alain Badiou, « Le racisme des intellectuels », Le Monde du dimanche-lundi 7 mai 2012. On y lit notamment, concernant la responsabilité  de la situation de xénophobie actuelle en Europe : « ... deux autres grands coupables doivent être mis en avant : les responsables successifs du pouvoir d'État, de gauche comme de droite, et un ensemble non négligeable d'intellectuels ». Détaillant les mesures qu'il qualifie de racistes visant les immigrés, il a cette terrible sentence : « À la manœuvre de ces forfaits légaux, on trouve l'État, tout simplement... C'est cet encouragement obstiné de l'État dans la vilenie qui façonne l'opinion réactive et racialiste, et non l'inverse. »
[14] Hérodote, L'extrême droite en Europe, La découverte, mai 2012. Voir aussi Nicolas Truong qui en rend compte sur le Monde, numéro précité, p. 17, intitulé : Géopolitique des droites radicales.
[15] Principalement à l'est d'une ligne allant du Havre à Perpignan en passant par Valence.
[16] Cf. Kevin Braouezec, ibid.
[17] Cf. Delphine Iost, ibid. Elle évoque ainsi le grand succès rencontré par de DJ Adolf mixant des discours d'Adolf Hitler.
[18]  Le « cool prophète » que fut Baudrillard en a parlé le plus éloquemment possible et de manière définitive. 
[19] Béatrice Giblin, Ibid.
[20] Ibidem.
[21] C'est le cas, entre autres, du philosophe égaré en politique qu'est M. Mezri Haddad dans son brûlot sur la Révolution tunisienne où il verse quasiment dans une sorte de racisme primaire à l'égard de ses congénères arabes du Golfe. Il semble même me poursuivre de sa vindicte pour avoir osé dire, dans une chronique sur le Net, une part de cette vérité qu'en bon philosophe il aurait dû examiner comme le reflet que notre personnalité donne de nous sans qu'on le puisse contrôler. 
[22] Peter J. Whitehouse with Daniel George : The Myth of Alzheimer's : What You Aren't Being Told About Today's Most Dreaded Diagnosos, St. Martin's Press, janvier 2008; traduit et préfacé par Anne-Claude Juillerat Van der Linden et Martial Van der Linden sous le titre : Le Mythe de la maladie d'Alzheimer. Ce qu'on ne vous dit pas sur ce diagnostic tant redouté. Edition Solal, décembre 2009.
[23] Farhat OTHMAN, Guérir l'Alzheimer ! Manifeste hors poncifs, L'Harmattan, février 2012.
[24] Cité par Jean-Pierre Stroobants, Le Monde des 6-7 mai 2012, p. 9 : « Aux Pays-Bas, le triomphe posthume de Pim Fortuyn ».
[25] Michel Foucault utilise la notion d'épistémé pour désigner les grands paradigmes d'une époque et qui représentent la façon d'être et la connaissance que l'on a de soi puisque, comme il l'a montré dans Les mots et les Choses, il y a un rapport constant entre le fait de dire et le fait d'être. Ainsi, suivant la manière dont on a raconté l'islam jusqu'ici et de la connaissance qu'on en a eu durant les siècles passés, l'épistémé dominante a été une certaine théologie. Et cette conception théologique est aussi arrivée à saturation, en Tunisie pour le moins.
[26] Nous usons ici de l'expression de Thomas Kuhn pour l'Histoire des sciences, ce qui correspond au changement de paradigme employé par Michel Foucault dans l'histoire des idées.
[27] Il s'agit de Michel Maffesoli qui applique à ces grandes périodes les figures emblématiques des dieux grecs Prométhée et Dionysos. Ainsi, d'après lui, nous entrons dans une ère dionysiaque que sa sociologie orgiaque permet d'en mieux comprendre les ressorts. Cf. à ce propos son important ouvrage : L'Ombre de Dionysos. Contribution à une sociologie de l'orgie, 1982, rééd. CNRS éditions, Paris 2010.  
[28] On retrouve ce même balancement chez Walter Pater en histoire de l'art et bien évidemment en philosophie chez Nietzsche et, en sociologie, chez Karl Mannheim. Mais, aujourd'hui, son plus éminent représentant reste sans conteste notre professeur Michel Maffesoli.
[29] Lire à ce propos le bel article de René Schérer : Dionysos, l'étranger dans Mare Nostrum : http://www.philagora.net/mar-nos/dionysos.php. On y lit, dans le cadre d'une présentation de La Mort à Venise de Thomas Mann ce qui suit et qui s'applique parfaitement à l'Europe actuelle : « La Mort à Venise, force et victoire de l’étranger, quelles que soient les défenses (les défiances) que chacun croit pouvoir dresser contre lui : " Grande était sa répugnance, grande sa crainte, loyale sa volonté de protéger jusqu’au bout ce qui était sien contre l’étranger, l’ennemi de l’esprit qui veut se tenir et se contenir " (das Seine zu schützen gegen den Fremden, den Feind des gefassten und würdigen Geistes). Thomas Mann ou l’invincible puissance de l’étranger contre le "sien", contre le "soi". »
[30] Pour reprendre l'expression de Gustave Le Bon dont le livre est un classique des sciences sociales et qui, bien que publié en 1895, reste d'actualité; Psychologie des foules, Presses Universitaires de France, nouvelle édit. 1963, rééd. 1971.
[31] Car l'ère des foules est aussi une ère des tribus. Cf. sa magistrale théorisation par Maffesoli, Le Temps des tribus, Le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse, 1988, La Table Ronde, Paris, rééd. 2007.
[32] Je lui consacrerai ma prochaine chronique, la nomment Génération T.
[33] Le terme est entendu ici dans son acception situationniste : un parcours initiatique ludique-constructif à travers des ambiances variées psychogéographiques.
[34] L'expression est de Michel Maffesoli parlant plus particulièrement de l'Occident, mais pas seulement.
[35] C'est encore une expression maffesolienne.